CHAPITRE QUATRIEME
entre ses invités et moi, elle est le sujet de la conversation.
L'évêque avait été prié par le roi (iia-Lonjj, de la dynastie encore régnante des Nguyen, alors à peu près dépouillée de ses pouvoirs par les Tonkinois désireux de rétablir l'ancienne famille desLé, de solliciter l'alliance protectrice de la l'rancc. Dans une longue audience du 2S novembre I7H7, le roi Louis XVI promit, sur ses instances, d'envoyer sur les côtes de Cochinchine quatre navires, avec une puissante artillerie et deux mille hommes de troupes de débarquement. En échange de cette protection, l'évêque avait obtenu de Gia- Long, en outre de la cession à la France de la baie de Tourane, des îles de Haï-Nam et de Poulo-Gondore, la promesse d'une entière liberté commerciale. Il s'engageait en outre ù respecter la libre pratique du culte catholique, et à défendre lui-même, contre toute attaque étrangère, le territoire qu'il nous concédait. Mais l'Angleterre veillait, elle favorisa clandestinement la Révolution; et Louis XVI fut ainsi mis dans l'impossibilité de tenir ses engagements.
L'évêque d'Adran ne se découragea pas cependant. Il fit appel aux officiers français et aux volontaires de notre colonie des Indes, à Pondichéry. Il obtint ainsi le concours de plusieurs officiers, parmi lesquels le lieutenant de vaisseau Dayet, l'auteur des études hydrographiques de la région; les colonels Olivier et Lebrun qui devinrent les constructeurs de la plupart des forteresses et citadelles de l'Annam et du Tonkin ; le médecin royal J.-M. Despiaux; les lieutenants Chaigneau de Forsanz, Girard de Lisle, Laurent Barrizy, etc., de différentes armes.
Grâce à leur habile concours, Gia-Long put organiser une armée. Et, favorisé par les événements, il réussit à vaincre les Tonkinois, s'empara de leur flotte à Ki-Non, et bientôt put reprendre possession d'une partie du pays.
L'évêque résidait alors à Ki-Phu, non loin de Saigon. Gia- Long reconnaissant voulut à sa mort, survenue en 1799, lui faire rendre les honneurs royaux. Escorté de toute sa cour, suivi de ses éléphants de guerre, il accompagna lui-même, jusqu'à sa dernière demeure, l'évêque français qui avait été
son premier ministre, et le restaurateur de sa dynastie. Et, peu de temps après, sur remplacement même de la sépulture, il fit construire la riche pajj[ode surmontée de la croix du christianisme qui ahrite, en outre de la tombe de Tévéque, auquel il décerna le titre suprême d'Accompli, les dalles de granit des autres évéques et missionnaires morts en Cochinchine, victimes de leur dévouement.
La pagode dite de l'Évêque-d'Adran est, depuis 1861, propriété nationale, entretenue aux frais de la colonie.
Après diverses péripéties, et grâce aux officiers recrutés par l'évéque d'Adran, Gia-Long fut bientôt le souverain incontesté de l'Annam et du Tonkin. En 1804, après avoir réprimé dans le sang diverses insurrections provoquées par les Lé, il obtint, avec le titre d'empereur, la consécration officielle de son suzerain l'empereur de Chine, et vint dorénavant résider à Hué, capitale du nouveau royaume.
C'est à Hué, après la Restauration, que le roi Louis XVHI essaya de renouer avec lui les relations commencées par Louis XVI, si malencontreusement interrompues, au profit des Anglais, par la Révolution et les guerres de l'Empire. Gia- Long reçut avec ostentation l'ambassadeur du roi, le comte de Kergariou, mais ne voulut plus entendre parler du traité de 1787, et consentit seulement à charger le commandant Chaigneau de dire, au roi, ses respectueux autant que reconnaissants hommages. 11 mourut peu de temps après, en 1820. Et son successeur au trône, redoutant l'action des Européens, leur défendit, sous peine de mort, de résider dans son empire. En 1825, les derniers officiers français qui avaient assisté Gia-Long furent contraints de quitter le pays. En 1826, l'empereur poussa l'audace jusqu'à refuser audience au commandant de Bougainville, du vaisseau la Thetis, chargé par le roi d'une nouvelle mission, et recommença les persécutions contre les chrétiens. En 18;î6, il opposa le même refus à l'installation, comme consul à Hué, du commandant Chaigneau. En 1837, sous prétexte d'une nouvelle insurrection des partisans des Lé, il fit égorger nombre de catholiques, parmi lesquels plusieurs missionnaires français. Néanmoins,
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peu de temps a[)rès, effrayé par de nouvelles révolles entretenues par le Cambodge, 11 crut pouvoir encore l'aire appel à la France. Mais alors, le roi Louis-Philippe refusa de recevoir ses ambassadeurs. Et peu de temps après, de nouvelles [)ersécutions contre les chrétiens (1841-1847) motivèrent une première intervention armée.
Sous les ordres des commandants Lapierre et Rigaud de Crenouilly, la flotte annamite fut, le 15 avril 1847, complètement anéantie dans la baie de Tourane. La démonstration fut cependant insuffisante. Et les persécutions recommencèrent, malgré les promesses.
De 1847 à 1881, son successeur Tu-Duc put impunément continuer les mêmes errements. Une seconde intervention s'imposait. Elle fut, en 1856, confiée au commandant de Montigny, à bord ànCatinat. Il lui suffit d'une compagnie de débarquement pour s'emparer de Tourane, et enclouer plus de soixante canons. L'avertissement fut encore inutile, les persécutions sévirent plus atroces que jamais.
C'est alors que fut conclue l'alliance franco-espagnole, et que l'empereur ISapoléon III confia, en 1858, à l'amiral Rigaud de Genouilly le soin d'y mettre fin. Mais l'amiral dut se contenter d'occuper Tourane et Saigon; le choléra et l'insuffisance des moyens d'action ne lui permirent pas d'aller plus loin. Alors, comme aujourd'hui, nos hésitations nous devinrent funestes. Bientôt même il fallut évacuer Tourane, et nous fûmes étroitement bloqués dans Saigon. Les Annamites, se moquant de notre indécision, comptaient sur l'insalubrité du climat pour nous décourager et nous chasser. La garnison franco-espagnole de Saigon, grâce à l'énergie du commandant Duriès, put cependant repousser plusieurs assauts. Mais elle était à hout de forces, alors que la fin de la guerre de Chine permit enfin de venir à son secours. Le 7 février 1861, l'amiral Charner, avec trois mille hommes revenant de Chine, se présenta devant Saigon. Malgré l'énergie de la défense, dirigée par le général annamite Nguyen-Tri-Phuong, il réussit à enlever, après deux jours de luttes, le redoutable camp retranché de Ki-Hoa, et à délivrer
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la garnison. Puis, successivement, il s'empara de tout le pays environnant.
Les Annamites, alors, demandèrent la pai.\. I^lle fut signée le 5 juin [8(i2, à Saigon, enlre l'amiral Bonnard et les ambassadeurs de Tu-Duc. Le traité nous cédait les provinces de Saigon, de Bien-Hoa, de Mytho et les îles de Poulo-Condore, consentait une indemnité de vingt millions à partager avec nos alliés les Espagnols, ouvrait le port de Tovirane au commerce européen, réduisait l'armée annamite au contingent H.vé par la France, et accordait toute liberté tant aux missionnaires qu'au.v chrétiens indigènes en résidence dans l'empire.
Mais Tu -Duc ne tarda pas, malgré les énergiques représentations qui lui furent faites à Hué, à se déclarer impuissant à faire respecter le traité. Bientôt, sous l'impulsion des mandarins de la cour, des bandes de pirates infestèrent les provinces soumises à notre autorité, et la situation devint si difficile que l'amiral de la Grandiére dut, en 18G7, décider l'occupation de toute la Cochincliine. La cour de Hué y entretint alors une sourde hostilité, et l'abandon en eût été très probablement la conséquence, si la sage administration et l'énergie de l'amiral de la Grandiére (1) n'eussent, véritablement, imposé le maintien de nos troupes.
Afin de détourner Tu-Duc de ses hypocrites agissements, l'amiral de la Grandiére chercha à l'occuper au Tonkin, dans une nouvelle révolte des partisans des Lé pour obtenir la libération de leur pays. Dans le même temps, la mission Doudart de Lagrée, après avoir reconnu l'impossibilité de pénétrer dans le Yunnam par le Mékong, confiait à l'héroïsme du lieutenant Garnier l'exploration du fleuve Rouge. Les premiers résultats, confirmés par les renseignements du lieutenant Senez, par l'énergique initiative de Jean Dupuis, démontrèrent la possil)ilité de la pénétration du \unnam par le fleuve Rouge. C'était l'Angleterre vaincue.
Dès 1872, Dupuis revint en France, fit part au gouverne-
(1^ Grand-oncle de l'intendant actuel du corps expéditionnaire.
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ment, autant de ses observations (jiie des dispositions du Tonkin, désireux de se soustraire à l'autorité de Tu-Duc ctdc l'Annam, et sollicita son active intervention, qu'il s'efforçait de démontrer devoir être très fructueuse. Le gouvernement crut néanmoins devoir s'abstenir de toute intervention oflicielle, et consentit seulement un concours officieux.
C'est alors que, malgré les efforts occultes de la cour, Dupuis créa une véritable liotlille; puis, accom|)agné d'une vingtaine d'Européens, se mit en route pour le Tonkin. Longtemps retenu à llaï-Phong, il put cependant remonliîr le fleuve jusqu'à Hanoï où il débarquait le 22 de'cembrc 1872. Mais, il y fut arrêté et dut, |)our vaincre l'hostilité des mandarins, se décider à transborder ses marchandises sur les simples sampans du pays, laissant toute sa flollille à Hanoï, sous la garde de son second, le lieutenant Millot.
On sait le reste : Dupuis vint débarquer à Lao-Kaï; il parcourut tout le Yunnam, où il fut accueilli en véritable triomphateur. Le vice-roi voulut le mettre à la tète de ses troupes, pour purger le pays des pirates qui l'infestaient. 11 refusa et revint à Hanoï, le 30 avril 1873, avec un énorme chargement de produits chinois. Les mandarins annamites, gouverneurs du Tonkin, lui suscitèrent alors de nouvelles difficultés. Malgré la protection officieuse de la France, une partie de sa flottille fut incendiée, ses sampans furentcanonnés et coulés. Et le général Nguyen-Tri-l*huong, que nous avions battu devant Saïgon, vint lui-même lui opposer les troupes de Tu-Duc.
Dupuis n'en fut pas découragé. Se sentant en communion d'idées avec le peuple du Tonkin, il fit appel à l'amiral Dupré, alors gouverneur de la Cochinchine. Vainement l'amiral invita la cour de Hué à respecter les conventions. Elle ne voulut rien entendre ; et l'empereur poussa la hardiesse jusqu'à s'adresser directement au président de la République, pour obtenir l'expulsion de Dupuis.
Heureusement l'amiral Dupré veillait. A son tour, il avisa le gouvernement des agissements de la cour de Hué, lui montra la courageuse autant que fructueuse initiative de
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Dupuls, et les efforts tant des Anglais pour le supplanter, que des Chinois pour s'emparer, à leur seul profit, de la navigation du fleuve Rouge. Il obtint enfin qu'une enquête contradictoire serait confiée au lieutenant Francis Garnier, dans le but d'arrêter, de concert avec les autorités annamites, les oliligations et les droits. U donnait en même temps, au courageux explorateur, l'ordre de s'abriter temporairement dans un port de son choix, à résidence autorisée, et d'v attendre de nouvelles instructions.
Le 25 octobre, Garnier, avec quatre-vingts soldats et quelques officiers, à bord du d'Esh^ées, se présentait devant Hanoï. Dupuis l'y attendait. Et pendant que sa flottille saluait de trente coups de canon le drapeau de la France, pendant que les soldats du Yunnam à son service rendaient les honneurs, tout le peuple tonkinois venait acclamer le liljérateur; seuls, les mandarins s'étaient abstenus. Ils poussèrent l'audace jusqu'à assigner pour résidence, à la petite troupe de débarquement, la plus misérable des cagnas de la ville.
Garnier n'était pas homme à subir l'affront. De suite, accompagné de quinze soldats seulement, il se rendit à la citadelle, et somma le gouverneur de le loger convenablement, sa troupe et lui. Le gouverneur parut céder d'abord, mais ayant ensuite réuni les mandarins, il déclara que n'ayant reçu aucune instruction de son gouvernement, il se trouvait dans l'obligation non seulement d'exiger l'expulsion de Dupuis, mais encore de lui refuser toute indemnité pour les pertes qu'il avait subies, et d'interdire formellement la navigation du fleuve Rouge, à toute puissance étrangère. Puis, et pendant que le général Nguyen-Tri-Phuong préparait ses troupes à marcher contre les Français (auxquels, dit-il, il faut couper la tête), les mandarins firent empoisonner les puits et mirent le feu au camp préalablement concédé.
Garnier avait heureusement reçu quelques renforts, deux cents hommes avec douze pièces d'artillerie, amenés par deux canonnières, VEsjmigole et le Scorpion. Il n'hésita pas. Malgré son immense étendue, malgré ses redans et ses fossés,
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malgré ses dix mille Annamites de garnison, il résolut de s'ejJi parer de la citadelle. Et dès l'aube, le 20 novembie, pendant que les canonnières ouvraient le feu, deux cents Français se précipitaient à l'assaut de la porte ouest, renfonçaient à coups de canon et pénétraient dans l'enceinte. Une heure après, le drapeau tricolore flottait sur le mirador central. Les Annamites laissaient sur le terrain quatre-vingts morts et trois cents blessés (parmi lesquels le général Nguyen, mortellement atteint) et nous abandonnaient, en outre de la citadelle, de ses canons et de son matériel, plus de deux cents prisonniers, avec la plupart des mandarins.
Garnier, ainsi maître de la citadelle, y installa sa troupe, confia à Dupuis l'administration de la ville, et s'adressant aux Tonkinois, leur confirma la libre navigation du fleuve Rouge, les invitant à reprendre, sous la protection de la France, leurs travaux habituels et leurs échanges commerciaux.
En quelques jours, et grâce à la sagesse de sa prudente administration, il avait conquis toute la population, créé de nouvelles milices, et placé à leur tête le chef de la famille royale des Lé. Pendant le même temps, ses officiers s'emparaient, sans coup férir, des autres principales citadelles du delta, ou obtenaient la facile soumission des habitants.
Le 1'' janvier 1874, la France pouvait se dire maîtresse du Tonkin. Et sa domination eût été sûrement effective, si le guet-apens des Pavillons noirs de Lu-Yinh-Phuoc, payé par la cour de Hué, n'était venu tout remettre en cause. Garnier y fut assassiné. Et sa petite troupe, découragée, allait abandonner peut-être même la citadelle, lorsque les instances de Dupuis et de Mgr Puginier lui rendirent l'énergie nécessaire. Bientôt, en effet, elle reçut un très modeste renfort, et les négociations furent reprises.
Pour la deuxième fois, les Annamites consentirent la libre navigation du fleuve Rouge et le protectorat de la France sur le Tonkin. Mais seulement en apparence. Et le traité était à peine à la signature que surgirent de nouvelles difficultés. Pour comble, et contrairement à l'avis formel tant des offi-
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ciers, notamment du lieutenant de vaisseau Baizeau, corn- — mandant à Hanoï, que des missionnaires, notre administra- m teur M. Philaslre fut gagné. 11 consentit à obtenir, du gouvernement de la République, Tordre d'expulser Dupuis, de désavouer Garnier el de retirer complètement nos troupes de la citadelle d'Hanoï. Les Annamites s'enjjageaient, en échange, à reconnaître notre occupation sans conteste de la Gochinchlne, à consacrer la liberté du fleuve Rouge, à traiter les chrétiens sur le même pied que les autres Indigènes, et à consentir la résidence d'un consul français dans les villes de Qul-2^hone, Haï-Phong et Hanoï. En vue de ces avantages, la République faisait remise à l'Annam de toute indemnité de guerre, s'engageait à lui livrer cinq canonnières à vapeur, cent canons, mille fusils et des munitions. C'était reculer et reconnaître notre affolement, sinon notre infériorité. Le 15 mars 1874, Philastre et l'empereur Tu-Duc signèrent le traité. 11 nous laissait à la merci de l'Annam et de la Chine suzeraine.
De fait, à peine étalt-11 signé, que la cour de Hué, évidemment assurée de notre volonté gouvernementale de complète abstention, affecta de le considérer comme étant sans valeur. De suite les persécutions furent réorganisées, et trente mille chrétiens indigènes, nos partisans, dit-on, périrent dans les supplices; puis la navigation du fleuve Rouge nous fut interdite à nouveau, et les douanes remises à Lu-Vinh-Phuoc. Et de nouveau les Pavillons noirs, ces brigands dont la Chine s'efforçait de se débarrasser en les poussant à la frontière, où ils pouvaient uniquement vivre de vols et de rapines, redevinrent, du consentement de l'Annam, les véritables maîtres du pays. Pendant sept années ils purent impunément ainsi nous humilier.
Enfln, mémeenCochinchine, la situation devint intolérable. Notre gouverneur, M. Le Myre de Villers, en montra tous les dangers. Et non sans peine il obtint l'autorisation d'envoyer, à Hanoï, un modeste contingent sous les ordres du commandant Rivière, chargé d'imposer la stricte exécution du traité de 1874
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Le commandant Rivière, bientôt convaincu de la duplicité orientale, acquit, en même temps, la certitude que la force seule pourrait imposer la satisfaction demandée Digne de son héroïque prédécesseur, il n'hésita pas. Après de longs j)Ourparlers, le 25 avril 1882, il adressait un ultimatum au gouverneur annamite de Hanoï, lui rappelait la jiatience de la France, et l'invitait à faire acte immédiat de soumission. Le gouverneur n'ayant rien répondu, dès le malin, à huit heures, il ouvrait le feu sur la citadelle. A midi il en était le maître, et ses défenseurs annamites l'avaient complètement évacuée.
De nouveau, les mandarins affectèrent la soumission, mais clandestinement, pour faire appel tant aux Pavillons noirs qu'à la Chine suzeraine. De fait, et pendant que les bandes de Lu- Vinh-Phuoc ne cessaient de nous harceler, la Chine intervenait, à son tour, officiellement, nous demandant l'explication de notre maintien au Tonkin.
Le commandant Rivière, de son côté, n'ouhliait pas sa lourde mission. Il avait repris possession du delta, dont ses troupes tenaient les principales citadelles. Cependant, dans Hanoï même, il Ji'avait à sa disposition que le strict indispensable, 400 hommes à peine, sans cesse harcelés par les Pavillons noirs, qui déjà bloquaient la ville. Il fallait agir énergiquement. Dans ce but, et pour répondre à l'audacieux défi de Lu-Vinh-Phuoc, Rivière, à peine accompagné de 300 hommes, avec deux canons seulement, se mit en route dès l'aube du 14 mai 1883, se dirigeant vers Sontay. A peine était-il au pont de Papier, à trois kilomètres de la citadelle, là même où Garnier avait été tué, qu'il fut assailli, complètement enveloppé et mortellement atteint, comme l'étaient également quatre officiers, parmi lesquels le commandant de Villers et 75 de ses soldais, le cinquième de l'effectif engagé.
Fallait-il donc renoncer au Tonkin, et décidément l'abandonner? Cette fois, les Chambres françaises s'y refusèrent. Elles avaient l'obligation de venger les glorieux enfants de la patrie. Et le général d'infanterie de marine Bouët reçut l'ordre, avec quelques renforts, d'occuper immédiatement le
delta, pendant que de son côté l'amiral Meyer bloquerait les côtes de l'Annam et surveillerait la Chine. Mais en même temps, et pour marquer une fois de plus son désir d'apaisement, le gouvernementcrut devoir imposer au commandement la surveillance d'un commissaire général chargé de le garder de tout entraînement militaire, et de le maintenir dans la répression strictement indispensable pour pouvoir traiter utilement, tant avec la cour de Hué, que mémo directement avec les Pavillons noirs!
Assurément, mon ancien camarade d'école, le docteur Harmand, qui avait été le compagnon de Garnier, et déjà s'était illustré dans ses voyages en Indo-Chine, réunissait toutes les conditions d'intelligence et de patriotisme nécessaires à sa délicate mission. Mais il avait reçu, il recevait chaque jour, des instructions si formelles et si sévères qu'il ne crut pas pouvoir s'y soustraire.
Le général Bouët, de même que ses prédécesseurs, fut immédiatement convaincu de la nécessité d'une énergique action militaire. Le docteur Harmand crut devoir également agir.
Pendant que le général organisait la défense à Hanoï et se préparait à repousser aussi bien les Annamites et les Pavillons noirs que les Chinois qui tenaient toute la rive gauche du fleuve Rouge, Harmand mobilisa lui-même toutes les troupes dont il pouvait disposer en Cochinchine, confia l'administration à des fonctionnaires civils, et se mit en mesure de marcher contre Hué, à la tête d'une division navale, sous les ordres du contre-amiral Courbet. Et pendant que le général réussissait, non sans pertes considérables, relativement à l'effectif dont il disposait, à dégager toute la région entre Hanoï et le Day, sans pouvoir cependant pousser plus loin, l'amiral, de son côté, s'emparait des forts de Thuan-An et forçait les barrages de la rivière de Hué. Alors, encore une fois, le gouvernement annamite vint solliciter la pai.\, s'engageant à reconnaître notre protectorat sur l'Annam et le Tonkin, à retirer immédiatement ses troupes du Tonkin, à nous remettre les forts de Thuan-An,
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et à nous céder en toute pro[)riété la province de Binh- Thuan.
Mais, cette fois encore, le traité fut plus apparent qu'effectif. La cour de Hué, qui venait de perdre l'empereur Tu-Duc et l'avait remplacé par le roi Hiep-Hoa, son iils, se prétendit dans l'impossibilité d'écarter du Tonkin les Pavillons noirs, qui, disait-elle hypocritement, " maintiennent prisonniers à Sontay le général annamite Hong-Ki-Vien, et les troupes sous son commandement. »
Et le général Bouët, plus que jamais convaincu de la nécessité d'une énergique action, demandait instamment l'envoi immédiat de toute une division sur le pied de guerre, avec artillerie et matériel de siège.
La France parut enfin comprendre l'inutilité et le danger des hésitations. Quelques renforts furent envoyés, le général Bouët fut rappelé, le docteur Harmand, mécontent, dit-on, obtint lui-même l'autorisation de rentrer, et l'amiral Courbet reçut mission d'agir énergiquement.
Grâce aux renforts, il disposait de 8,000 hommes environ parmi lesquels deux bataillons de tirailleurs algériens et un bataillon de la légion étrangère. De suite, comme base d'opérations, il fit occuper Ninh-Binh et Quang-Yem, se concentra à Hanoï, et résolut d'enlever Sontay. Dans ce but, le 11 décembre 1883, deux colonnes, la première sous les ordres du lieutenant-colonel Belin, des tirailleurs algériens, avec trois mille hommes et trois batteries de montagne, la seconde en sampans remorqués par trois canonnières sous les ordres du colonel Bichot, de l'infanterie de marine, avec deux mille hommes et quatre batteries, se mirent simultanément en route.
La première colonne, s'avançant par terre, fut longuement arrêtée par le passage du Day, et put, seulement le surlendemain de son départ, rejoindre la seconde, débarquée sans difficulté au confluent de la rivière et du fleuve. Et dès l'aube du 14, les deux colonnes, bien que toujours distinctes, reprirent ensemble la marche, pour se trouver bientôt sous les feux de la place de Sontav.
Lu-Vinh-Pluioc avait orj^anisc une longue ligne de retranchements casemates |)Ourvus d'une nombreuse artillerie, englobant plusieurs villages fortifiés, et allant du fleuve jusqu'à la citadelle. Ce furent les premiers obstacles à réduire. Ceux de Phu-Sa surtout résistèrent avec une superbe énergie, et nous coûtèrent de nombreux morts et blessés Quand enfin l'amiral en fut maitre , il se trouva en présence de nouveaux formidables retranchements entourant la ville, elle-même sous le canon de la citadelle, qui en occupe le centre. Il avait devant lui vingt-cinq mille hommes au moins, parmi lesquels dix mille Chinois, dix mille Pavillons noirs et cinq mille Annamites. L'amiral, cependant, crut pouvoir attaquer. Il fit cheminer vers le nord de manière à gagner la porte ouest, plus facilement abordable. Et bientôt, sous un effroyable feu, il réussit à s'emparer de la ville.
Restait à enlever la citadelle. La nuit était venue, l'amiral dut suspendre la lutte. Il se préparait à la reprendre dès l'aube, le lendemain, lorsqu'il fut avisé d'une complète évacuation. L'ennemi s'était enfui par la porte sud, abandonnant ses morts, ses armes, ses munitions, un Immense matériel de guerre et tous ses approvisionnements en vivres. Mais la lutte nous avait coûté 82 tués et 320 blessés, parmi lesquels plusieurs officiers. La poursuite fut reconnue trop aléatoire. Et Lu-Yinh-Phuoc put se retirer à Hong-Hoa, pendant que les Chinois occupaient Bac-Nlnh.
Alors, et malgré ces retentissants échecs, la cour de Hué, soumise en apparence, crut pouvoir continuer encore ses hypocrites Invitations à la résistance. Elle comptait sur les déplorables hésitations qui déjà lui avaient été si propices. Bientôt notre résident général à Hué, M. de Champeaux, ne fut lui-même plus en sûreté ; et les mandarins poussèrent l'audace jusqu'à faire empoisonner le roi Hiep-Hoa, qu'ils supposaient désireux de s'entendre définitivement avec lui.
Mais enfin, sur les Instances de Paul Bert et de Phllipotaux, la Chaml)re des députés invita le gouvernement à plus d'énergie; elle obtint, avec un crédit de vingt millions,
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l'envoi d'une nouvelle hrij^ade placée, ainsi que tout le corps expéditionnaire, sous les ordres du général Millot, l'amiral Courbet demeurant seulement (îommandant de l'escadre.
Tels sont, succinctement racontés, les graves événements qui sont, ce soir encore, le thème de notre longue causerie chez Mme de Poyen. Ils disent les dangers des hésitations, des tergiversations, alors surtout qu'on se trouve en présence des races asiatiques, toujours disposées aux concessions, mais seulement apparentes, et toujours avec la volonté d'opposer à leur réalisation l'hypocrisie de la force d'inertie.
Je suis amené à les redire aujourd'hui, parce qu'ils sont une sévère leçon dont le souvenir ne doit pas être perdu. La lutte est engagée. Gardons-nous de retomber dans les mêmes errements.
Le tombeau de Mgr Behaine est toujours debout. I! est le premier jalon de l'action française en Annam et au Tonkin. La patriotique diplomatie du digne héritier de son nom, notre ambassadeur chez le pape, nous montre, chaque jour, combien est laborieuse, souvent difficile, la lutte engagée autant par certaines puissances étrangères, telles notammentque la protestante iVllemagne et la franc-maçonne Angleterre contre l'action française catholique, aussi bien au Tonkin que dans tout l'Orient. Depuis cent ans les souffrances de nos missionnaires, comme celles endurées par nos soldats, nous donnent des droits à large compensation. Ce que nous avons réalisé en Cochinchine, permet d'entrevoir ce que nous pourrons obtenir, plus rapidement sans doute, de l'Annam et du Tonkin. La Cochinchine, si malsaine qu'elle soit, est devenue, sous nos efforts, une colonie prospère. La ville de Saigon, notamment, est dès maintenant un centre fort important d'importation. Son port jouit de la franchise. Et les revenus, provenant surtout des impôts sur l'opium, sur le jeu, sur les permis de séjour aux Chinois qui détiennent presque tout le commerce, sont, dit-on, très rémunérateurs.
Aussi bien, la colonie gaspille ses ressources. Et ce soir même encore, un habile ingénieur, M. Morandière, me
signalait l'inutile dépense d'un chemin de fer, dont il est cependant chargé d'assurer l'exécution.
« Assurément, me dit-il, ce chemin de fer n'est ni indispensable ni même nécessaire à la colonie. Les rivières qui sillonnent le pavs sont plus que suffisantes pour les transports. Et les avantages de rapidité ne sauraient aucunement compenser l'importance des dépenses. Dans ces terrains de vase et d'argile, et malgré la solidité première des constructions, les ponts sont emportés ou minés, dès que surviennent des crues importantes. Et les réfections sont aussi coûteuses que dispendieu.v les procès qu elles provoquent.
« Certain député bien connu, qui est criblé de dettes et qui ne craint pas, grâce à l'impunité que lui assure son impétueux radicalisme, de recourir à tous les expédients pour satisfaire ses créanciers, s'obstine seul à soutenir la nécessité d'une rapide exécution; ce qui ne l'empêche aucunement, du reste, au moins en conversation privée, de reconnaître qu'elle ne sera rien qu'une très coûteuse fantaisie, sans grande utilité pratique. "
Je n'ai pas la satisfaction, avant mon départ, de saluer le gouverneur, M. Thomson. Nos anciennes relations, pendant qu'en 1868, à Dellys, il était payeur adjoint, et plus tard, alors qu'en 1873 il était devenu préfet du Doubs, eussent pu, peut-être, me permettre d'être mieux ou plus exactement renseigné. Je ne puis donc que répéter ce que j'ai entendu.
J'ai, du moins, la très grande bonne fortune de rencontrer le général Bouët, si malmené, dit la rumeur, après son insuffisante action sur le Day, contre les Pavillons noirs, et dès lors remplacé d'abord par l'auiiral Courbet, ensuite par le général Millot, à la tête des indispensables renforts qu'il avait, jusqu'alors, inutilement sollicités.
it Le gouvernement de la République, dit-il, paraît vouloir se décider à reconnaître enfin qu'il n'y a pas à marcher à l'aventure, et que le bavardage diplomatique est, au moins, insuffisant là où la force armée peut, évidemment.