CHAPITRE QUATRIEME
seule imposer une solution définitive. Il y a douze ans, depuis la mort du commandant Garnier, qu'il en devrait être convaincu. Ces douze années d'hésitation, de tergiversations l'ont amené d'abord à l'incroyable traité, aussitôt violé que signé, dont nous subissons les conséquences, ensuite à la très difficile situation du moment. Il est temps, en vérité, que cela finisse. Le docteur Harmand avait sûrement compris l'absolue nécessité d'une énergique action; il était animé des meilleures intentions. Le gouvernement l'a empêché d'agir ainsi qu'il le voulait et qu'il le fallait. Et de même encore aujourd'hui. On hésite, on palabre, alors qu'il faudrait aller de l'avant. Si le général de Négrier, au lendemain de Bac-Ninh, n'avait été empêché d'aller à Lang-Son, ainsi qu'il le voulait et qu'il le pouvait, très probablement la guerre serait actuellement terminée. 11 a dû s'abstenir. Le commandant Fournier, grâce à ses relations personnelles avec le vice-roi du Pé-Tchi-Li, a pu traiter avec le Tsong-li-Yamen. A la date du 9 mai, la paix était faite, la Chine s'engageait à l'etirer immédiatement ses troupes du Tonkin et renonçait à sa suzeraineté. Et le 23 juin, l'armée du Quang-Si nous barrait cyniquement la route de Lang-Son. Les concessions faites à l'Annam par M. Patenôtre, le 6 juin dernier, de même encore les condescendances du colonel Guerrier, lors du couronnement du jeune roi, sont tenues pour autant de marques de faiblesse. Pour qui sait le formalisme et la duplicité des races asiatiques, cela n'a rien de surprenant. Une concession de leur part n'est rien qu'une ruse de guerre, un moyen d'attendre. Ils la méconnaîtront dès qu'ils croiront pouvoir impunément le faire, et seul le canon peut alors en avoir raison.
« Le gouvernement ne s'en rend pas compte, il hésite, et la guerre recommence alors qu'il croyait la paix assurée. C'est ainsi que nous subissons l'insurrection du Cambodge, et que, demain peut-être, des bandes de pirates envahiront la Cochinchine. Non certes, et si lourde qu'elle soit déjà pour nous, la guerre n'est pas finie. Les mandarins, Nguyen- Thuong en tête, nous ménagent encore des surprises; ils ne
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larderont pas à nous faire regretter notre apparente faiblesse. »
Tel est, sinon le texte exact, du moins le sens de ma conversation avec le général Bouët Et tous les anciens pensent de même. « On constate les fautes, disent-ils, on signale le remède, on dit les besoins, puis on piétine sur place, incapable, semble-t-il, d'imposer un plan, autant que d'obtenir une résolution. »
Et, par une étrange aberration, c'est alors que nous avons besoin de l'union de toutes nos forces, avec toutes nos influences, que nous entendons vouloir nous séparer de celles qui, jusqu'à ce jour, nous ont incontestablement été les plus utiles. Sous un fantaisiste besoin de laïcisation, dans ce pays où toute notre influence est d'origine catholique, où elle est l'œuvre de nos missionnaires, non seulement on les méconnaît, mais encore on entend les éloigner de toute action publique.
Il y avait à Saigon, et dans plusieurs centres, en Cochincbine, des écoles où les enfants indigènes étaient instruits par des Français, frères de la Doctrine chrétienne. Si manifestes qu'aient été les services rendus, ils ont été chassés. Ils étaient catholiques. Ils parlaient de la France et la faisaient aimer. Qu'importe : périssent les colonies plutôt qu'un principe, a dit je ne sais quel fanatique de positivisme, et la laïcisation des écoles est un principe!
Ont-ils donc oublié, ces sectaires, que la France est encore, qu'elle sera toujours, la fille aînée de l'Église catholique, et que c'est là son titre premier d'attraction, de ravonnement universel? Gesta Dei per Francosl Ont-ils la prétention, ces impudents, de nous amener à refuser notre protection, sous prétexte qu'ils sont catholiques, à ceux-là mêmes qui nous font le chemin ? Ce serait l'abdication du bon sens.
Parlementarisme, gouvernement de tous par tous, suffrage universel : quel Français de bon sens patriotique peut croire encore à l'excellence de telles utopies !
J'ai le temps encore, avant le départ, de parcourir hâtivement Cholon, qui est, à peine, à quelques kilomètres de Saï-
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gon, le véritable centre commercial de la colonie. C'est la A'ille des riches pagodes. l'^lIe est reliée à Saigon par un rapide tramway à vapeur, et hàtie sur le canal dérivé du fia-Gom. De supcrl)cs quais eu pierre, coupés de distance en distance par des pouls arrondis en dos d'ane, autant que ses pagodes lui donnent un réel cachet d'originalité. Les maisons, généralement bien construites, sont pour la plupart surmontées, à leur faîte, des fantastiques dragons chinois, et coupées de larges fenêtres garanties par des stores. Les magasins du rez-de-chaussée, largement ouverts, et protégés par des vérandas, sont du plus facile accès. Tous sont garnis de larges inscriptions en caractères chinois. La ville est divisée en quartiers distincts, suivant la nature des produits qui s'y rencontrent le plus habituellement. Et chaque quartier, sous l'autorité S[)éciale de deux mandarins, l'un chinois et l'autre annamite, jouit d'une véritable autonomie. La circulation dans les rues, remplies de marchands ambulants, est aussi laborieuse qu'à Hanoï, dans les quartiers chinois. Il y a surtout ici, du reste, des Chinois qui seuls sont les véritables commerçants, et dont l'opulente prestance autant que le lu.ve des vêtements en sole de toutes couleurs contrastent avec la misère en haillons des Annamites qu'ils emploient. A peine, de temps à autre, rencontre-t-on un Européen, généralement émacié et traînant'la jambe.
22 janvier-. — Je n'ai que le temps d'acheter quelques poteries artistiques avant de reprendre cette belle route de Ki-Hoa, couverte de tombeaux qui perpétuent tristement les glorieuses luttes du passé. Ce sont mes adieux à Saigon.
A midi, chacun doit être à bord, mais le pilote, moins exact, se fait attendre. Vers deux heures seulement, le Winh-Long remonte la rivière de manière à se trouver assez au large pour évoluer sur lui-même. La manœuvre est difficile. Le bateau engage fortement son avant dans la vase de la berge, puis fait machine en arrière, et se dégage doucement, pour se présenter au courant. Il faut beaucoup
de prudence pour éviter un échouage, même à marée haute.
Et Saigon défile sous nos yeux. Le Winh-Long échange les saints d'usage avec les navires de commerce, anglais pour la plupart, qui sillonnent le fleuve. On montre au passage un superbe paquel)ot, le Canton, retenu captif, dit-on, jusqu'à solution d'un procès intenté à son propriétaire. Le malheureux bateau, dans une fausse manœuvre, s'est jeté sur un dock flottant et l'a coulé à pic. L'épave, qui émerge à peine à marée basse, est encore un gros danger. A côté, un superbe voilier complètement désemparé par un coup de vent, puis un autre voilier français, chargé, me dit-on, pour la maison Espivent de Givet. Seuls quelques Anglais s'abstiennent du salut habituel. C'est l'expression d'une sympathie bien réciproque assurément.
Vers huit heures, le Winh-Long x'ieni mouillera hauteur du cap Saint-Jacques, dont la nuit nous permet à peine de distinguer la pointe, couverte d'arbres, et dominée du phare qui signale le difficile passage de la rivière, infranchissable à marée basse, à cause des rochers à fleur d'eau qui s'y rencontrent.
23 janvier. — Dès l'aube, nous côtoyons les îles Poulo- Condore, dont nous avons fait le pénitencier de nos possessions de l'extrême Orient. Ce sont des masses d'apparence granitique, coupées à pic sur la mer. On y jouit, dit-on, d'un climat relativement agréable, et les forces épuisées par un séjour de quelque durée en Cochinchine s'y relèvent rapidement. Pourquoi, dès lors, n'y pas établir un sanatorium, si nécessaire dans la région? Et faut-il qu'elles soient seulement l'asile des brigands?
Nous voici, ayant doublé le cap, dans le golfe de Siam. Malgré la brise du nord-est, la chaleur est accablante, 27 degrés à l'ombre, dès le matin. On sent l'équateur, et chacun attend impatiemment le repos de Singapore.
là: janvier. — A sept heures, le JFz'n/i-Z/ony s'engage dans le dédale des verdoyants îlots qui forment la rade. Des villages
ciiapithf; ottatri^mk sar.
bâtis sur pilolis, des cases indijjèncs perdues au milieu des arbres, puis un étroit chenal ; et bientôt nous sommes ancrés à quai, entourés d'énormes approvisionnements de charbon. Une foule de petites barques, conduites par des Malais, s'accrochent aux parois du bateau, remplies de superbes coquillages, d'oiseaux, de fruits appétissants et autres menus objets, dont les voyageurs, dans ces parages, sont toujours amateurs. Il y a là, aussi, toute une escouade de blanchisseurs qui se disputent la faveur, généralement bien payée du reste, de laver, de repasser le linge, de nettoyer les effets. Et chacun donne ce qu'il a, certain d'avance que le tout lui sera scrupuleusement rapporté en parfait état, et sûrement dans la journée.
Mon aimable correspondant, M. Hinnekindt, m'attend à quai. Tout de suite une voiture nous enlève à la cohue, pour nous emmener au galop d'une longue et poussiéreuse avenue, vers la ville commerçante, aussi chinoise, semble-t-il, que l'est Gholon à côté de Saigon. C'est le grouillement de toute une population en travail.
Singapore, il y a soixante ans, n'était qu'une vaste plage occupée par des pécheurs malais ; sa situation exceptionnelle, à la pointe du détroit de Malacca, entre l'île de Sumatra, le golfe du Bengale et le golfe de Siam, ne pouvait échapper aux Anglais, qui l'achetèrent, en 1819, au sultan de Djaore. C'est actuellement la relâche obligée de tous les navires qui sillonnent l'Océan. On y rencontre tous les types; les Malais de Sumatra, les Indiens, les Chinois, les Japonais, les Javanais, les Birmans, les Siamois, et les nègres y coudoient les Européens, surtout Anglais ; tous paraissant vivre en bonne intelligence, et cependant prêts à s'entre-tuer sous le plus futile prétexte, au moindre signal.
De même que tous les peuples, toutes les religions s'y rencontrent; tous les cultes y sont librement pratiqués. Catholiques et protestants, juifs et mahométans, bi^ahmanistes et bouddhistes ou adorateurs du soleil y trouvent également leur temple. L'église catholique, l'évéché, la mission, plusieurs temples protestants, de nombreuses pagodes, des temples hindous aux amoncellements de dômes et de pyramides
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sont rcmarquahles lanl par l'élégance que par roriginalité des constructions.
Mais surtout les environs de la ville sont merveilleux de luxuriante végétation, et tout parfumés d'enivrantes senteurs. Partout des Heurs, et les jardins publics, notamment le jardin Wampoo, du nom d'un riche Chinois qui en a doté la ville, sont des merveilles. J'ai malheureusement trop peu de temps à leur consacrer, dans la toute gracieuse compagnie de Mme et de Mlles Hinnekindl, afin de pouvoir encore, avant le départ, visiter quelques magasins encombrés des produits de l'Orient, où, grâce à elles, les Chinois font un appel presque loyal à ma modeste bourse. Le bibelot d'Orient! Qui donc peut résister à ses enchantements, alors surtout qu'il compte de nombreux amis ou parents à émerveiller?
C'en est fini du reste, non sans avoir pu, cependant, me rafraîchir à cette merveilleuse fontaine qu'est l'arbre dit du voyageur. Une simple entaille dans le tronc d'un palmier aux larges feuilles en éventail, et de suite on obtient un verre d'eau, claire autant qu'elle est fraîche et parfumée. Et dès ce soir il faut réintégrer le bord. Le Winh-Long, en quelques heures, a englouti mille tonnes de charbon. Demain, dès l'aube, il aura quitté la rade, pour s'engager dans le détroit de Malacca, entre la pointe méridionale de l'indo-Chine et l'ilede Sumatra, et très probablement, me dit le commandant Picot, ne relâchera plus avant Suez.
26 janvier. — Les Anglais ont balisé le passage ; la côte est semée de phares, dontquelques-uns, d'une grande portée; la brise est agréable malgré les éclairs qui sillonnent l'horizon, et le Winh-Long^ favorisé par le courant, file en moyenne quatorze nœuds, nous permettant à peine de deviner la ville de Malacca perdue dans les arbres.
^1 janvier. — Pendant la nuit, le fils d'un riche négociant, passager à bord depuis Saigon seulement, est mort presque subitement. Il était poitrinaire; il avait voulu, me disait-il, il y a quelques heures à peine, retrouver la France, espérant
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encore y rétablir sa santé, inlnéc par des fièvres contractées dans les forêts de la Goclilnchinc. J'"t ce soir, son corps enveloppé d'une toile à voile cliar^jée d'un lingot de fer sera glissé à la mer, où tant d'autres parmi les braves soldats ({ui eux aussi espéraient revoir la patrie et la famille, l'ont précédé déjà. Le Winh-Lonfj/ sloppc pendant quelques secondes, le prêtre dit les dernières prières, et la mer s'entr'ouvre pour une dernière demeure.
2^ janvier. — A hauteur des côtes, inhospitalières, dit-on, de Sumatra, où les Hollandais qui l'occupent depuis bien longtemps déjà sont, paraît-il, toujours en lutte avec les indigènes réfugiés dans les montagnes du centre de l'île, la mer est superbe, mais la chaleur est accablante. A tribord voici XcLapeyrouse^ un croiseur français se rendant, paraît-il, à Kelung, au nord de l'île Formose, pour y renforcer notre escadre. On le dit armé de seize canons. C'est, depuis le départ, le seul bateau français rencontré en route. Le point indique 82" de longitude nord-ouest.
Les parages du Sumatra sont dangereux; il faut fréquemment sonder pour éviter des rochers couverts. On utilise à cet effet, à titre d'expérience peut-être, la sonde dite de Thomson, basée sur le changement de coloration que fait subir à un liquide spécial, enfermé dans un tube de verre à parois épaisses, son immersion plus ou moins profonde dans l'eau de mer. Le tube de verre, lui-même protégé par un étui métalli(juc, est entraîné au fond par une masse de plomb fixée à l'extrémité d'un fil d'acier enroulé sur une bobine. Le contact du fond est perçu par la main de celui qui tient le fil pendant qu'il se déroule. Le plomb se termine en cupule, remplie de suif blanc qui prend, par contact, l'empreinte du fond et permet d'en connaître la nature.
La composition du liquide est, paraît-il, tenue secrète; le changement de coloration serait dû à l'action indirecte de la pression plus ou moins forte, suivant que la profondeur est plus ou moins grande. Actuellement, l'expérience nous la dit de 85 mètres. M. Thomson, l'inventeur de cette soîide,
esl Vin officier de la marine anglaise, et Tauleur, également, d'un compas compensateur d'usage courant.
2H janvier. — Encore dans le détroit, ayant évité l'île Diamant, réputée de dangereux abord, pour longer les îles Poulo- Way et bientôt, par bâbord, la pointe septentrionale de Sumatra, dite Tête d'Achem, du nom de la ville hollandaise qui s'y abrite. Un navire de guerre hollandais échange les saluts habituels. Nous voici dans le golfe du Bengale, gouvernant directement vers l'ouest, et poussés par une brise du nord-est, qui permet toutes voiles dehors. Ainsi paré, le Winh- Long est véritablement superbe.
La mer est bleue comme le ciel. Des bandes compactes de poissons volants sillonnent notre parcours, et de superbes méduses, aux longues tentacules complètement déplovées, pullulent autour de nous. Le soleil brille d'un pur éclat. Pas une ride à la surface, et les incessantes métamorphoses que subit la coloration de l'eau disposent à la méditation.
'^0 janvier. — Depuis hier midi, le Winh-Long a parcouru 345 milles, près de 640 kilomètres, plus de 14 nœuds à l'heure. " C'est superbe, dit le commandant Picot. Ce soir nous serons à hauteur de Ceylan. » Vers sept heures, en effet, nous doublons Pointe-de-Galles, à trop grande distance pour distinguer la ville, mais sous le feu rouge, parfaitement reconnaissable, de son phare à éclipses, d'une portée de plus de vingt milles, paraît-il.
"^l janvier. — Et sans même pouvoir la reconnaître, nous longeons cette délicieuse Ceylan, au grand regret de ne pouvoir nous y arrêter encore, et d'y jouir quelque temps du merveilleux panorama dont j'ai personnellement conservé si bon souvenir.
Direction ouest-nord-ouest. La mer est grosse, le roulis insupportable, malgré la superbe pureté du ciel. Presque tous les passagers ont le mal de mer, et je n'y résiste pas moi-même. « Seulement 312 milles, dit le commandant, ce
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n'est que passable, et nous avons à gagner du temps [)Our arriver suivant mes prévisions. » Voici les Laquedives et Maldives, dont nous distinguons à peine les groupements lointains.
l'' février. — Et ce matin, la mer, redevenuc calme, permet à chacun de suivre les rapides évolutions des poissons volants qui paraissaient vouloir, en demi-cercle, se précipiter, sans succès du reste, à l'assaut de notre bateau.
C'est dimanche aujourd'hui. Les radicaux de la libre pensée, ainsi désignés sans doute en raison de leur zèle apostolique, n'ont pas réussi encore à faire supprimer la messe à bord. Notre aumônier profite du scandaleux répit, pour installer un autel provisoire sur le pont. Et la très grande majorité des officiers du l)ord,de8 matelots et des passagers, assiste respectueusement à l'office. Les honneurs sont rendus par un piquet en armes. Et les clairons sonnent aux champs pendant l'élévation. Quel scandale! Quel criminel attentat à la liberté... de ceux qui ne pensent pas comme nous!
5 février. — - Voici, à peine entrevue, l'île Socotora. La mer redevient méchante. Et l'une des passagères en est impressionnée au point d'accoucher, avant terme, de deux enfants jumelles vivantes, mais de bien débile apparence. Les passagères ont hàtc de confectionner les layettes. La vie! Rien qu'une misérable et bien chétlve cellule, mais une cellule animée par Dieu, seul maître des destinées!
6 février. — Dès l'aube, à hauteur du Raz-Driz, au cap Guardafui, à l'entrée du golfe d'Aden. Le cap Guardafui est la pointe extrême d'une vaste terre, en partie encore occupée par les sauvages Somalis et Gallas, dont la peau noire et les cheveux redevenus roux sous l'action de la chaux vive, contrastent avec la teinte cuivrée des Abyssins, presque civilisés, dit-on. C'est à la pointe nord de cette terre que se rencontre Aden que les Anglais ont faite maîtresse de la mer Rouge, vers l'océan Indien.
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Trois avisos français, VOise, la Romanche et la Seudre, croisent actuellement dans le passage, s'en allant, nous diton, porter des troupes, d'une part à Madagascar, d'autre part au Tonkin. Le Winh-Long passe sans s'arrêter, ayant seulement échangé les saluts habituels.
7 février. — Et nous voici à l'entrée du détroit de Bab-el- Mandeb, dont les Anglais entendent être également les maîtres exclusifs, en couvrant de canons l'île de Pcrim, qui en commande l'entrée. L'Afrique et l'Asie, la première à 10 kilomètres environ, la secondée 3 ou 4 kilomètres au plus, sous le canon des Anglais, garantis encore par les innombrables écueils de la côte. La porte de la force, la porte des larmes ! Tout navire qui entre ou sort de la mer Rouge est tenu sous le canon. La France paraît s'efforcer, cependant, d'atténuer cette rcdoutal^le menace par l'occupation, à hauteur de Périm, et sur terre africaine, du territoire d'Obock dont un Français patriote, Soleillet, a obtenu la concession d'un sultan indigène, et où, depuis quelque temps seulement, nous avons, parait-il, une petite garnison. C est le défi du droit à la force, et aussi, peut-être, un centre possible d'importantes transactions commerciales.
H février. — Nous voici dans la mer Rouge; et l'insupportable chaleur qui s'y observe pendant la plus grande partie de l'année nous est actuellement fort clémente. Le vent du nord nous protège, mais aussi nous retarde. La côte apparaît au loin, brûlée parle soleil, aride et désolée. On la dit habitée seulement par quelques tribus errantes, notamment des Somalis et des guerriers Danakils, toujours en quête du pillage des bateaux qui, parfois, y sont forcément abandonnés.
11 y a fête à bord, à l'occasion du baptême de nos sœurs jumelles. Suivant l'usage, les parrains sont le commandant et le second, les marraines deux passagères : Mnies Lehup, femme d'un magistrat, et Pugnct, toutes deux revenant de Saigon. La vie, la mort! A côté de ces dcu.x enfants qu'un prêtre appelle à la vie chrétienne, voici qu'une toute jeune femme, une
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actrice de Saï^jon, se meurt de la poitrine, et demande, elle aussi, les secours de la religion. » Je veux, me dit-elle, mourir en clirctienne, confiante en la miséricorde de Dieu que j'im[)lore dans le fond de mon àme. d Et le j)rêtre qui bénit les berceaux a le pouvoir aussi de pardonner au nom de Dieu. Là où la science est impuissante, la Eoi console.
10 février. — Le Winh-Long qui, ce matin, a franchi la ligne du Cancer, vient de rencontrer, vers dix heures, le paquebotposte français parti de Marseille le l"" février. Et nous savons par lui les nouvelles qu'il a pu obtenir au passage à Suez.
Nos troupes, dit-il, paraissent devoir être actuellement devant Eang-Son. Le général Brière de l'Isle a rejoint le général de Négrier. Malgré les difficultés du terrain et la résistance opiniâtre des Chinois, elles ont, les 4 et 5, franchi le col de Déo-Van et enlevé les formidables retranchements qui constituaient les principales défenses chinoises en avant de Lang-Son. Malgré plusieurs retours offensifs, les Chinois sont en pleine déroute, mais nos pertes sont relativement considéraljles.
A bientôt, sans doute, l'heuieuse confirmation de nos succès ; car nous voici dans le golfe de Suez, à hauteur de Tîle Massouah, autrefois de si dangereuse rencontre, mais aujourd'hui signalées par le superbe phare de Jubal, entretenu, sous la surveillance anglaise, par des prisonniers arabes, seuls capables de résister au terrible soleil de l'inhospitalière région. 11 y a cependant là quelques arbres qui contrastent avec l'aridité du sol. Voici, du reste, que nous approchons le cap Petroleum, puis que nous apercevons, perdues dans le lointain, les cimes dorées du montSinaï Par bâbord les côtes de l'Arabie d'Afrique, la Nubie, l'Abyssinie, l'Ethiopie; par tribord la chaîne du Sinaï, les montagnes désolées de l'Arabie d'Asie, puis la miraculeuse fontaine de Moïse.
12 février. — En rade de Suez à deux heures du matin, seulement le temps de confirmer les superbes succès de nos
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armes, de remplir les formalités exigées par la santé et d'obtenir le libre passage du canal. A sept heures le pilote est à bord, à huit heures le Winh-Long est en route. Et voici, bientôt, le pont de bateaux mobile utilisé pour le passage des caravanes qui vont à la Mecque. Dans le lointain, les hauts contreforts de l'Arabie; puis, sur la rive gauche, le Sérapéum de Memphis, victorieusement arraché à l'enfouissement par un Français, le savant Mariette. Et bientôt les lacs amers, sillonnés de barques et de petits vapeurs. De grands poteaux^, fixés de distance en distance, indiquent la route à suivre par les paquebots.
13 février. — Voici le lac Timsah, de l'eau Ijoueuse où cependant se profilent encore, au point même de jonction du canal avec le lac, les débris du palais occupé par l'impératrice Eugénie lors de l'inauguration ; puis, à courte distance, dans un véritable nid de verdure, le palais d'Ismaïl pacha, et la gracieuse Ismaïlia. A peine une étroite oasis, alimentée par le canal d'eau du Nil qui, de Suez à Port-Saïd, entretient, sur la rive gauche, les maigres plantations des employés. Tout autour le désert. Et le PFm//-Z.on^ avance très lentement, étroitement enserré par des montagnes de sable mouvant, au milieu desquelles la drague, constamment en travail, peut seule entretenir un passage suffisant. Puis voici le lac Ballah, où nous jouissons d'un fantastique coucher de soleil, successivement irisé de blanc, de bleu, de rose et de violet, et paraissant s anéantir dans le sable jaune du désert. C'est là, me dit-on, que s'observent, presque journellement, les plus remarquables effets du mirage. Mais il est aujourd hui trop tard, sans doute, et nous ne pouvons guère que deviner, perdues dans l'espace, quelques baraques autrefois, paraît-il, occupées par les ouvriers du canal, des croix de bois et des groupes d'Arabes suivant des chameaux. Rapidement, sans nous arrêter dans aucun des garages où de nombreux bateaux paraissent attendre notre passage, nous franchissons le lac Menzaleh pour arriver enfin, après minuit, en rade de Port- Saïd, ce caravansérail de toutes les nations que M. de Lesseps