‹ Au Tonkin, 1884-1885Chapitre 85 sur 104 · CHAPITRE QUATUIliME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATUIliME

a construit à l'entrée du canal. Mal{jrc l'assaut des portefaix et des marchands d'amour à bon marché, je résiste au plaisir d'y passer la nuit, me contentant de confier à notre pilote une simple dépêche de famille. Dès l'aube, du reste, le Winh- Long a complété son approvisionnement de charbon, acheté quelques légumes verts dont nous sommes privés depuis Singapore, et bientôt nous voici dans la Méditerranée, dans l'anxiété de la dernière étape vers le retour.

\h février. — En vue des côtes de Candie, le mont Ida paraît couvert de neige. Il fait froid, les derniers jours de traversée paraissent devoir être particulièrement pénibles. Déjà, dans le canal, nous avons perdu un malheureux soldat épuisé par la dysenterie. Et voici que deux autres succombent, dans la journée, bientôtsuivispar cette jeune actrice qui, ainsi qu'eux, espérait encore revoir la patrie, peut-être même y oublier les menaces de la mort. L'impitoyable Méditerranée, au retour de l'extrême Orient, exige le sacrifice, et engloutit les plus douces comme les plus légitimes espérances. Encore n'estelle point satisfaite, et voici qu'elle se venge, vis-à-vis de ceux qui entendent lui échapper, par un formidable coup de vent qui nous désempare dès que nous quittons les côtes protectrices de Candie et du mont des Muses.

\^. février. — Si violente qu'elle soit, la mer est impuissante ; bientôt les côtes de la Tripolitaine, à hauteur de l'ile Caprera et de la Grèce, paraissent quelque peu nous abriter. Et le Winh-Long semble redoubler d'efforts pour dévorer l'espace. Il le faut bien, en vérité, car plusieurs qui redoutaient la mer Rouge ont assurément beaucoup plus à redouter la Méditerranée.

17 février. — Voici les côtes de la Sicile, puis l'Etna majestueux couvert de neige, et laissant cependant deviner son immense cratère, d'où s'échappe, de minute en minute, un énorme nuage de vapeur incandescente. Bientôt la pointe aride de l'Italie, le cap Spartivento, la petite ville de Mellito,

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puis, à rentrée du détroit, le cap Pellaro, et bientôt, dun côté, l'importante Messine, de l'autre la gracieuse Reggio, en amphithéâtre, aux flancs d'une coquette montagne richement plantée et couverte de villas. Puis voici la ville de Scvlla dont il nous est facile de distinguer les belles habitations, et, grâce à nos jumelles, l'active circulation des habitants. Et presque en face, les redoutables rochers de Charvbde et de Scylla, dont le légendaire tourbillon n'est pas du tout à dédaigner par les vents du sud-est, au moins pour les voiliers.

Puis, ayant franchi le détroit, voici qu'apparaissent les îles Lipari, petites, rocailleuses et toujours dignes, semblet-il, du séjour d'Eole, le redoutable maître des vents. Au centre le panache blanc du Stromboli, en pain de sucre coupé d'une large échancrure d'où s'échappent parfois des flammes, et toujours de la fumée ; le séjour des âmes du purgatoire, dont les supplications s'entendent au loin en douloureux gémissements, dit la vieille légende des Croisés de la Terre sainte.

Nos loustics, beaucoup moins respectueux, n'hésitent pas à l'invectiver, le déclarant incapable de jamais casser sa pipe.

IS février. — Mer superbe, ce matin, mais pour quelques heures seulement. Rien de changeant comme la Méditerranée; vers midi la brume nous permet à peine de distinguer la côte d'Italie, de deviner Naples et de signaler Civita- Vecchia.la porte delà Yille éternelle. Le vent souffle d'ouest, et la houle devient très pénible. A peine un peu de répit à l'abri de l'île d'Elbe, du légendaire rocher de Monte-Cristo et du phare de Giglio. Nous sommes à 60 milles à peine du cap Corse, que nous doublerons dans la nuit.

19 février. — Le cap Corse ! La France ! Ce soir nous serons à Toulon! Et malgré le froid, malgré de continuelles ondées, chacun se tient sur le pont, agité, an.\leux, tout absorbé dans l'attente de l'heure. Voici les Alpes maritimes, dont les sommets, couverts de neige, semlilent soulever leur blanc manteau pour égayer les cœurs. Dans le lointain, Menton, Nice, puis les îles d'Hyères, et bientôt la rade de Toulon !

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Ah! Pairie! Bien aimée l*alric! Chère France, sol hcni que Dieu nous a donné pour y naître, y vivre et y mourir, clans hi tradition des glorieux et des douloureux souvenirs des ancêtres, dans la communauté des joies, des larmes et des espérances! Patrie, indestructible Patrie, l'àmedc tes enfants s'élance vers toi, tout entière! Regarde; ils sont là sur le pont, tous émaciés par la maladie, quelques-uns ayant à peine le souffle qui les attache à la vie. Et voici que, chez tous, le cœur bondit, qu'il apporte au visage les dernières gouttes d'un sang généreux, comme pour protester encore de leur dévouement absolue ta grandeur, à ta prospérité.

Patrie chérie! France! douce France! Combien de ces jjraves qui, jusqu'à l'épuisement de leurs forces, ont lutté pour toi vont, de ce bord, aujourd'hui te saluer, et, demain, peut-être, s'endormir dans la paix de Dieu, n'ayant au cœur d'autre satisfaction que la conscience de t'avoir bien servie. Patrie! couvre-les de ton noble drapeau! Il est leur idéal, comme il a été toujours l'idéal de ceux qui ont succombé làbas!

Ell'anxiété redouble. Le Winh-Long ahhsé le grand pavois. Aura-t-il la libre pratique?

Oui, tout de suite! Et voici que la rade se couvre de bateaux parmi lesquels, à peine espérée, une petite barque qui m'apporte, à force de rames, tout ce que j'ai de cher au monde : ma fdle, ma femme, mon frère, ma sœur!

Le départ et le retour sont habituellement tristes et silencieux. Au départ, on pense à ceux que l'on va quitter; au retour, à ceux que l'on revoit, puis à ceux que l'on ne retrouvera pas. Et c'est vous, mon père et ma mère si regrettés, qui m'avez donné du cœur!

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