‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 105 sur 216 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Ils sont la loi de Dieu pour la satisfaction du cœur et de la raison. La tradition brahmaniste est l' arche sainte d'une antique société ; l'Évangile, qui en est la divine expression, est et demeure le firmament des sociétés nouvelles. « Seules les Écritures sacrées, a dit Lacordaire, ont pu fonder d'immenses et durables nations. »

La trinité brahmaniste se traduit, dans la statuaire habituelle, tantôt par l'intime adjonction de trois corps sur une seule tête, parfois par deux têtes sur un seul corps émergeant d'un œuf porté sur une fleur de lotus. L'œuf, c'est le Verbe, Brahma le Pur Esprit, les deux têtes sont Tune Shiva, le Dieu créateur-destructeur-régénérateur; l'autre Wishnou, le Dieu rédempteur, incorporé dans le sein immaculé d'une vierge. Une seule tête sur trois corps unis traduit l'unité de Dieu en trois personnes.

Bouddha, issu, de même que Jésus, fait homme, de race royale, est devenu pour ses adhérents le Dieu rédempteur qu'avait été, et qu'est encore Wishnou chez les brahamanistes. Il a, de même que lui du reste, subi dans l'imagination des hommes, par la statuaire, de très nombreuses transformations. La légende les a montrés, l'un et l'autre, changés en poisson, forme sous laquelle ils auraient arraché les livres sacrés au génie des mers, Diachivaran ; en tortue, portant sur son dos la montagne du Refuge pendant le cataclysme des mondes. Elle dit encore Parasouvanah enlevant à l'Esprit du mal la vache merveilleuse symbole de l'abondance; Ramah, épousant l'Idée sous forme d'une vierge qui lui fut enlevée par le Méchant, et qu'il ne retrouva qu'à la tête d'une armée de singes et d'ours recrutée à Ceylan.

Et la croyance ajoute qu'ils reparaîtront à la fin des temps, sous l'aspect d'un guerrier, pour livrer combat au soleil, à la lune et aux étoiles, qui seront anéantis et retourneront éternellement en Dieu. Telle est, paraît-il, l'interprétation des Védas appropriés à la crédulité populaire, et au besoin du merveilleux.

Les véritables brahmanes sont habituellement, dit l'observation, des saintsj personnages, législateurs politiques en

SOO AU TONKIN

même temps que ministres de là religion, souvent des savants dédaigneux des jouissances matérielles, soucieux de leurs devoirs plus que de leurs droits, esclaves du culte de l'idée, pratiquant volontiers la médecine, et se considérant comme étant ainsi chargés d'une mission sacrée.

Il en est de même des prêtres bouddhistes de la doctrine de Confucius, sinon au Tonkin, où la pratique de la religion paraît n'être plus guère qu'une superstitieuse habitude, du moins en Chine et surtout au Japon.

Pour les uns et pour les autres, la sainteté s'obtient dans la méditation, dans une incessante tension de l'intelligence, et dans un absolu détachement des choses de la terre, ce qui, du reste, n'exclut pas du tout le manifeste sensualisme du plus grand nombre.

Les brahmanistes actuels, dit-on, voient Dieu partout. Pour eux tout ce qui vit est Dieu ou doit retourner à Dieu. C'est ainsi qu'ils déclarent la métempsycose, qu'ils prescrivent la bonté vis-à-vis des animaux, défendent les sacrifices sanglants et s'interdisent l'usage alimentaire de tout ce qui a vécu, proscrivant notamment l'usage de la viande, qu'ils prétendent, non sans raison, du reste, la cause de la plupart des maladies.

Les bouddhistes proclament l'unité de l'espèce humaine pareille à l'unité de Dieu, admettent également la métempsycose, et déclarent la supériorité de l'homme, à qui doit être laissé le libre usage de tout ce qui est créé à son intention.

Chez les brahmanistes et chez les bouddhistes, de même que chez les chrétiens, des croyances identiques dans l'unité de Dieu, dans l'immortalité de l'âme, dans la nécessité de soumettre le corps pour le salut de l'esprit, etc., etc., ont fait le mysticisme des ordres contemplatifs et des couvents. Avec le dogme, pour les uns et les autres, le corps n'est qu'une misérable loque qu'il faut asservir à l'âme, dont le salut doit être l'unique préoccupation.

Et le couvent est le meilleur refuge contre l'obsession des sens, dans l'observation du célibat, dans la méditation et la prière, dans la pratique de la charité et des méri-

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