‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 111 sur 216 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

11 juin. — La colonne de Lang-Son, qui a, paraît-il, qui tlé Phu-Lang-Tuong depuis le 13, est cruellement éprouvée. Elle a, dit-on, laissé en route déjà près du quart de son effectif; elle a dû, en raison du mauvais état des chemins et de Tinsuffisance des mulets de trait, renvoyer son artillerie à Phu- Lang. 11 y a de très nombreux malades, et les chemins, transformés en véritables torrents par des orages journaliers, sont devenus impraticables. Le convoi ne peut pas suivre, et le colonel Dugenne demande des renforts.

C'était fatal, et nous l'avions prévu, disent les anciens. Ce n'est pas à cette époque de l'année, sous une accablante chaleur, sous la tension d'une atmosphère saturée d'orages, dans un pays sans chemins et bouleversé de torrents, qu'on peut (avec un effectif de 800 hommes, parmi lesquels seulement 700 combattants, dont la moitié au moins soldats indigènes à peine instruits) faire régulièrement avancer un énorme convoi de vivres et de munitions, porté ou traîné par près de quinze cents coolies. L'état-major a assumé une bien lourde responsabilité; et bien coupable celui qui, inconsciemment sans doute, a empêché le général de Négrier d'occuper Lang- Son au lendemain même de la prise de Bac-Ninh, alors que l'état atmosphérique permettait une marche rapide, que les troupes chinoises étaient démoralisées par plusieurs défaites successives, et que la brigade, arrivée à Gau-Son, en était distante de quatre ou cinq jours au plus.

22 juin. — Le télégraphe avise que la colonne n'a pas encore dépassé Gau-Son, que les chemins sont impraticables, qu'il y a beaucoup de malades, que les Chinois se sont retirés, et que c'est à peine si quelques coups de fusil ont été échangés, sans conséquence du reste, probablement avec des pirates.

25 juin. — « C'est une promenade que vous allez faire, a dit et répété le chef d'état-major au colonel Dugenne. Vous n'aurez pas à tirer un coup de fusil. *

Les avertissements, cependant, ne lui avaient pas manqué

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« Tenez- vous sur vos gardes, avaient dit les missionnaires; sûrement, vous aurez à combattre; les pirates tiennent encore le pays au delà de Kep. Ils n'hésiteront pas à attaquer de faibles détachements II n'y a pas à se faire illusion. La duplicité chinoise, si elle ne vous oppose pas ses soldats réguliers, saura sûrement vous opposer des bandes clandestinement entretenues par elles. »

Quos vult perdere Jupiter... Le chef d'état-major a voulu ne rien entendre, il n'a rien prévu.

Et voici que notre petite colonne de Lang-Son, si cruellement éprouvée déjà par les fatigues et la maladie, arrêtée à chaque pas par des obstacles considérables, réduite de moitié, peut-être, a été attaquée, dans les défilés de Bac-Lé, par un corps de réguliers chinois estimé à 4,000 hommes au moins.

Cinq cents soldats épuisés de fatigue, empêchés par un immense convoi, n'ayant pas même un canon à leur disposition, attaqués dans un défilé par toute une armée depuis longtemps embusquée, parfaitement approvisionnée, et bien reposée. La lutte était par trop inégale. Nos soldats ont dû se replier, abandonnant une partie du convoi, peut-être même quelques blessés. Et nous avons perdu 2 officiers tués, 5 blessés, 24 soldats tués, 58 blessés et 2 disparus, sur un effectif total de 700 hommes dont 350 combattants au plus; en réalité, le tiers des effectifs engagés; beaucoup plus dans cette seule rencontre que pendant toute la campagne jusqu'à ce jour.

Vainement le colonel Dugenne, prévoyant la lutte, avait demandé des renforts. L'état-major avait estimé suffisant de lui envoyer soixante hommes de la légion étrangère. Et maintenant il paraît affolé, impuissant à prendre une déci* sion.

Il faut des renforts. A cet effet on fait rentrer d'urgence à la citadelle, en plein midi, sous un soleil dé feu, une compagnie de tirailleurs algériens campée à dix kilomètres de là, et devant s'embarquer dans la nuit pour Phu-Lang-Tuong. Et

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