CHAPITRE TROISIÈME
de se préparer à Faction, dès que le temps et les renforts le permettront. Et pendant que l'amiral agira devant Fou- Tchéou, nous aurons nous-mêmes à nous tenir prêts au Tonkin.
L'ordre du jour du général Millot est insuffisant, cependant, pour éteindre chez un grand nombre l'expression d'un grand désappointement. Ils espéraient rentrer de suite, et voici que tout est à recommencer.
« Soldats, dit le général aux survivants de Bac-Lé, vous avez égalé les héros de la première République! ...» C'est assurément très possible. Qu'il soit républicain, royaliste ou impérialiste, le sang français, alors qu'il est agité, se rettouve toujours le même.
Mais cet enthousiasme de commande, s'il est une satisfaction méritée par les combattants de Bac-Lé, ne répond pas au besoin général. C'est par l'action, et dans l'action seulement, que s'affirment les caractères. Et malheureusement, au moins au Tonkin, nous sommes actuellement condamnes au repos, un repos qui, bien évidemment, du reste, n'est rien qu'une veillée d'armes.
Le tong-doc d'Hanoï le sait bien, sans doute. On raconte, en effet, que pour éviter de répondre à l'appel de la cour de Hué, d'où sans doute il ne serait pas revenu, il se fait garder à vue, chez lui, par une sentinelle française. Précieuse garantie pour lui, bien certainement.
5 juillet. — Enfin, et sur les instances du service de santé, on se décide à renvoyer en France tous les impotents et les convalescents, pour qui le maintien ici est un véritable danger. Mais combien de formalités à remplir pour la réalisation de cette sage mesure prophylactique ! Seul le conseil maritime de santé a mission de décider; mais il résideà Hanoi, de telle sorte qu'il faut, avant de décider leur rapatriement, faire venir ici, à grands frais, et non sans d'inutiles fatigues, tous les malades disséminés dans nos divers postes d'occupation. Il serait assurément plus logique, sur simple demande des médecins, de les diriger immédiatement sur Hai-1'hong, ou
22l> AU TONKIN
mieux encore sur Quang-Nyem, où ils pourraient attendre, dans les meilleures conditions, soit le rapatriement nécessaire, soit une amélioration suffisante pour autoriser leur maintien au Tonkin.
7 juillet. — La colonne de Lang-Son demeure cantonnée à Phu-Lang-Tuong, actuellement notre poste le plus avancé sur le Song-Rong, Et rien ne transpire des méditations de l'étatmajor. De fait la chaleur est accablante, invariable de jour et de nuit, entre 28 et 30 degrés; les orages sont quotidiens, les éclairs du soir surtout ont parfois le plus fantastique aspect. L'imagination aidant, c'est là, semble-t-il, que les indigènes ont trouvé les modèles des allégoriques chimères qui ornent les pagodes. Et l'humidité demeure tout aussi pénétrante. C'est ïétuve humide en permanence. Même enfermés dans d'épaisses cantines, livres et effets sont bientôt recouverts d'une couche puante de moisissures verdâtres. Pour comble, les grenouilles, les rats, les cancrelats, les moustiques, les jeckos paraissent se disputer la possession de nos abris, ne respectant même pas nos lits. Si nécessaire qu'il soit, le repos est illusoire. Malgré des douches quotidiennes, très sommaires du reste, les habituelles éruptions de bourbouilles sont agrémentées d'une véritable invasion de furoncles.
10 juillet. — Je n'y tiens plus moi-même, je suis épuisé, couvert de furoncles et d'anthrax, constamment fébrile, sans un instant de repos, et condamné à l'hôpital. Le découragement est ce qu'il y a de pire en ce monde ; il est, a, je crois, dit Lacordaire, la mort de la virilité. Je résiste et je ne veux point subir cette mort. C'est trop déjà que l'indolence qui me gagne. Mais, voici que le lieutenant colonel D.... entend, dit-on, me faire punir de quinze jours d'arrêts de rigueur, sous prétexte de violation d'arrêts simples dont il ne m'a, contrairement au règlemeut, encore spécifié ni la durée ni le motif, et que les officiers les plus autorisés considèrent comme non avenus.
Qui est sûr de son droit doit le pouvoir faire respecter. 11