‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 120 sur 216 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

faut, parfois, savoir imposer la justice à qui a mission de la rendre. Esprit flottant, nature inquiète ne sauraient signifier cœur sans énergie. J'entends obtenir justice.

14 juillet. — La fête républicaine est dans tout son éclat. Par ordre, sans doute, les indigènes ont eux-mêmes pavoisé et illuminé leurs demeures. La fête, cependant, ne paraît pas dans les cœurs. Loin de la mère Patrie, et si fantastique que soit l'occasion d'une fête, on devrait, semble-t-il, s'unir tous alors, pour saluer le drapeau. Il semble, au contraire, que ce soit prétexte à dégradantes orgies, suivies toujours, hélas! de tapageuses discussions, parfois même de véritables luttes. C'est ce qui vient d'arriver. A la citadelle, après le retour des troupes réunies pour la revue du soir face à la concession et le long de la rue des Incrusteurs, marsouins et soldats de la ligne ont nécessité l'intervention d'une forte patrouille, commandée par un capitaine. Il y a, dit-on, quelques graves blessures. Voilà où conduit la seule animosité soigneusement entretenue, disent les médisants, entre les divers services de la guerre et de la marine. Heureusement cela s'oublie devant l'ennemi, et chacun alors ne songe plus qu'à son devoir de Français.

Je n'ai pas reçu de réponse à ma réclamation. Inutilement, j'ai cherché à voir le général Millot. J'ai besoin d'en arriver à l'indifférence. J'ai le bon droit pour moi, mes camarades le disent hautement, et l'inertie du général signifie sans doute, disent-ils, qu'il ne veut pas avoir à le reconnaître publiquement. Gela doit me suffire.

17 juillet, — Toujours fébrile, véritablement à bout de forces, et à peine capable de supporter même dans une de ces petites voitures à bras, une djin-rich-ka, en usage dans le pays, mon transfert du cloaque actuel de l'hôpital de la concession au nouvel hôpital, aménagé tant bien que mal depuis quelques jours seulement, dans les magasins à riz de la citadelle.

Donner l'ordre d'affecter certains locaux au logement des

malades, c'est facile; c'est ce que s'est contenté de faire l'état-major. Encore fallait-il, avant l'occupation, s'assurer d'abord que les locaux étaient, au moins, pourvus des lits et des ustensiles indispensables à des malades. L'administration ne s'en est pas occupée, et le médecin chef, M. Rey, obligé de s'en tenir à la stricte observation technique, a subi l'ordre d'évacuation, sans savoir si les locaux étaient en état de la recevoir. C'est ainsi que des soldats, épuisés par la fièvre et la dysenterie, sont étendus pêle-mêle sur les planches de ces magasins à riz, n'ayant parfois d'autre protection qu'une simple couverture. Sainte administration! Heureusement, quelques sœurs hospitalières de Saint-Paul de Chartres n'abandonnent pas les malades. Dédaigneuses de la fatigue, elles sont superbes de dévouement et, notamment, la supérieure actuelle, sœur Hyacinthe (l).

19 juillet. — On a, depuis hier, enregistré sept morts à l'hôpital, sur un effectif total de cent douze malades. Cela ne saurait durer. Il est plus que temps de prendre d'énergiques mesures. La situation sanitaire devient véritablement inquiétante. Il ne suffit pas, ainsi que cela vient d'être fait, de décider que le biscuit et le lard seront, aussi souvent que possible, remplacés par des légumes, de la viande et du pain. H faut surtout obtenir que la chose soit immédiatement possible. Et presque certainement, il n'en est rien.

20 juillet. — Une dépêche de France : Je suis officieusement avisé de ma nomination au grade de médecin principal. Mon père m'a mis au cœur le désir d'être utile. Que la santé me revienne donc pour me permettre de justifier cet avancement et surtout de lutter encore, pour le bien de nos soldats malades, contre l'indifférence des blasés!

23 juillet. — Cet après-midi, et pour la première fois depuis leur retour, le général Millot vient à l'hôpital, visiter

(1) Chevalier de la Légion d'honneur après une épidémie de choléra.

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