CHAPITRE TROISIÈME
les blessés de Lang-Son. Il veut bien également me voir : « Vous êtes malade, me dit-il; j'en sais peut-être l'origine. Je connais votre histoire au régiment. J'accorde que vous avez eu raison. Mais je ne puis pas le reconnaître officiellement; ce serait détruire l'autorité du commandement. »
Ceci, dit en présence de son officier d'ordonnance, du médecin chef et du colonel Letellier, pouvait me suffire.
«J'ai désiré seulement, mon général, vous convaincre que la seconde punition qui m'a été infligée n'est pas plus justifiée que la première, qui n'a même pas encore été libellée.
— Soit, dit-il; mais, je vous le répète, je ne veux pas amoindrir l'autorité du commandement. »
Et, du ton enjoué qui lui est habituel : « Un homme intelligent doit le comprendre. Je vous envoie à Quang-Yem, vous reposer à l'air de la mer. Vous nous reviendrez guéri, ayant tout oublié. » Puis il me tendit la main, et nous nous séparâmes.
Soit; j'oublierai. La leçon n'est pas inutile. Et d'ailleurs, j'ai la conviction que le lieutenant-colonel D... sait actuellement lui-même à quoi s'en tenir. Les amis m'en félicitent, comme ils me félicitent de ma nomination, non encore officielle, cependant.
25 juillet. — Les Chinois, dit la rumeur, se concentrent, pillent le pays et menacent déjà nos postes les plus avancés, tels que Phu-Lang-Tuong et Than-Nguyen.
On dit, d'autre part, que notre ambassadeur, M. Patenôtre, n'ayant pas obtenu satisfaction à Pékin, au moins dans une demande, successivement réduite, d'une indemnité de deux cent cinquante à cinquante millions, a fait donner plein pouvoir d'action à l'amiral Courbet. C'est donc la guerre nettement déclarée. Il est temps, non plus de nous tenir sur une constante défensive, mais d'agir avec autant de résolution que d'énergie. L'inertie calculée des Chinois ne saurait plus longtemps nous en imposer. Il faut en avoir raison. Et cela ne se peut qu'à coups de canon.
26 juillet. — Chaque jour ajoute une nouvelle victime à celles, si nombreuses déjà, que nous a coûtées le désastre de Bac-Lé. Aujourd'hui, c'est mon jeune camarade l'aidemajor Claude. Sa vigueur corporelle, son joyeux entrain ont été impuissants à le garantir. Au lendemain de son retour à Hanoï, il a dû s'aliter, entrer à l'hôpital. Il n'en devait pas sortir! De la prostration d'abord, puis une fièvre continue, des douleurs erratiques, de la congestion du foie, puis enfin quelques hémorragies intestinales et l'algidité finale; il est mort ce matin, à six heures, après une longue agonie pendant laquelle il se croyait, comme pendant le combat, encore aux prises avec l'ennemi. Dès la veille, se rendant compte de son état, il avait demandé le prêtre et reçu les secours de notre religion. Dieu est juste autant que miséricordieux pour qui meurt ainsi, en soldat, victime de son devoir et de son patriotisme. Mais les parents demeurent là-bas. Et vainement ils espèrent, vainement ils attendent.
Claude ne buvait que de l'eau. Et plusieurs assurent qu'il dédaignait les précautions nécessaires. 11 a peut-être chèrement payé son imprudence. Et l'histoire que me raconte à ce sujet le Père Landais, en outre de l'expérience de chaque jour, tendrait également à le prouver.
« J'étais, me dit le Père Landais, en mission dans la province de Hong-Hoa, à la meilleure époque de l'année, accompagné de quatre catéchistes indigènes. Trois d'entre eux burent à toutes les sources, seul le quatrième et moi nous abstînmes de toute autre boisson que le thé. Quelques jours après le retour, les trois buveurs d'eau furent atteints d'une fièvre pseudo-continue. Le quatrième et moi, nous demeurâmes sans même une indisposition. Il faut, dans ce pays, ajoutet-il, manger peu et souvent, ne boire que du thé ou autre décoction aromatique, se lever tôt, se coucher tôt, s'isoler du sol surtout pendant la nuit, redouter toujours l'action du soleil, alors même que le ciel est couvert. C'est grâce à ces précautions, en évitant soigneusement toute dépense organique inutile, qu'il est possible de rester en bonne