CHAPITRE TROISIEME
santé. L'anémie est fatale ici, et prédispose aux plus graves maladies, notamment à la dysenterie.
27 juillet. — Malgré mon état d'épuisement, j'ai voulu, et j'ai pu, ce matin, appuyé sur le bras d'un ami, accompagner notre jeune camarade à sa dernière demeure. Sur sa tombe, notre chef, M. Driout, a dit le cordial adieu. Et le commandant Crétin a fait ressortir, de la part du général, dans l'exemple de Claude, la valeur habituelle, souyent le modeste héroïsme des médecins. Gela est utile, de se savoir ainsi justement apprécié.
Le nouveau cimetière, appelé à suppléer celui de la concession, actuellement rempli, est situé à 2 kilomètres environ de la citadelle, dans un véritable marais. Il eût été bien certainement facile, et sans le moindre inconvénient, de choisir pour le champ de repos un emplacement meilleur, moins éloigné surtout. Mais, dit la critique, l'état-major n'y vient pas; que lui importe le cimetière?
De fait, à la citadelle comme partout, le provisoire semble être devenu le définitif. Trois fois déjà, depuis deux mois, les misérables paillottes destinées à abriter nos soldats ont été en partie détruites par des orages. Trois fois une nuée d'indigènes les ont, tant bien que mal, réparées. N'eût-il pas été plus pratique, et sans doute aussi plus économique, au moins dans la citadelle, de réaliser des constructions modestes, à l'abri de la pluie, des orages et des coups de vent?
Pour l'hôpital même, le génie, par ordre, a dû se contenter, dit-il, de monter quelques sommaires paillottes. Et l'emplacement choisi n'est assurément pas lui-même à l'abri de la critique. On pouvait utiliser les magasins à riz; on les a pris tels quels, se contentant du plus sommaire aménagement. Et cependant, dit-on, on a reçu de France, depuis fort longtemps déjà, plusieurs carcasses en fer pour constructions d'hôpitaux du système Tollet. Mais elles demeurent inutilisées sous quelque hangar, où chacun peut journellement prendre ce qu'il pense pouvoir lui être utile. N'eût-il pas été plus ralionncl encore d'agrandir l'hôpital de la
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concession, entouré d'arbres, et dans une excellente situation, à proximité du fleuve? L'état-major, paraît-il, s'y est absolument opposé. 11 a, dit-on ouvertement, la prétention de tout savoir, de tout prévoir, de tout diriger, sans daigner entendre l'avis, même des plus compétents.
28 juillet. — Je reçois ce matin même avis d'avoir à m'embarquer immédiatement à bord du Kiang-Nam, pour me rendre à Quang-Yem, devenu notre sanatorium du Tonkin. Le Kiang-Nam, commandé par un Chinois à notre service, est ce même bateau qui m'avait été confié, dès le début des opérations, pour remorquer les jonques d'ambulance. Je m'y retrouve en pays de connaissance. Mais vainement mon Chinois tente le passage parle canal des Rapides pour gagner les Sept-Pagodes, et directement Quang-Yem 11 doit, paraît-il, rebrousser chemin et descendre le fleuve Rouge jusqu'au canal des Bambous, à l'entrée duquel il faut passer la nuit tout entière pour attendre la marée. C'est bien fatigant; et je suis à bout de forces. J'ai du moins la satisfaction du défilé; et véritablement le pays mérite d'être vu, car il est un vérirable nid de verdure. Il n'y a pas un pouce de terre abandonné. Partout une culture très soignée, semée de villages entourés d'arbres et de jardins régulièrement plantés de patates aux tiges rampantes, de saros aux larges feuilles dentelées, de maïs mêlé de haricots nains, de cannes à sucre en épais fourrés, de petits mûriers et de longs aréquiers, de bambous aux tiges mobiles comme le vent et d'énormes lichtis, de bananiers aux feuilles luisantes comme du satin et de superbes banians aux racines aériennes, souvent aussi d'orangers, de citronniers, de goyaviers, d'amandiers et d'hibiscus dont les belles fleurs ressemblent aux oeillets si variés de notre France. Il y a là véritablement une intensité de culture, au milieu de superbes rizières, qui paraît dénoter un réel bienêtre. Et cependant la misère physiologique est manifeste. C'est l'intensité de la vie végétative, au détriment, semble-t-il, de la vie animale.
Enfin, après trente-deux heures de parcours, le Kiang-Nam