‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 124 sur 216 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

sur toute la surface du delta, entraînant les bateaux au milieu des terres, et ravageant les villages, est citée comme une des plus terribles .Et cependant les indigènes ne paraissent pas s'en effrayer beaucoup. « Nos cagnas sont détruites, disent-ils, et nos récoltes emportées, mais aussi les maladies; il vaut mieux avoir à reconstruire une paillotte que perdre la famille. >» De fait, alors sans doute que la tempête a passé sans trop grands désastres, tous se livrent à de grandes manifestations en l'honneur de Bouddha, qui a terrassé le méchant esprit. Les Tonkinois savent du reste, autant que possible, garantir les cagnas. Us les soutiennent, à cet effet, dans une sorte de tenaille formée de très solides bambous. Ces bambous, dont les grosses extrémités, fortement enfoncées en terre, sont reliées entre elles par de grosses chevilles qui les traversent au-dessus d'un nœud, s'entre-croisent étroitement au-dessus de la toiture. Ainsi agencés, les bambous forment une sorte de tenaille qui enserre la cagna, et défie la violence des vents.

l eP août. — Me voici à Quang-Yem, dont le service de santé de la marine a fait le sanatorium, temporaire sans doute, au delta du Tonkin. La ville, relativement propre, s'étend du pied de la citadelle jusque sur les berges de l'un des bras du fleuve Rouge, le Guan-Nam-Trieu, à quinze milles environ de son embouchure dans la mer, dont il est séparé par une barre généralement infranchissable aux grands bateaux. Elle est le chef-lieu de la province du même nom, séparée de la province de Lang-Son par une chaîne de montagnes qui est, dit-on, l'habituel repaire des pirates. La citadelle est à peu près complètement transformée en un vaste hôpital, où sont généralement envoyés les convalescents. On a longtemps agité la possibilité de faire, à Quang-Yem, le port de débarquement au Tonkin. Il apparaît, en effet, que les terrains de construction manquent à Haï-Phong, qui n'est, très généralement, qu'un immense marais. A Quang-Yem, un peu plus élevé au-dessus du niveau du fleuve, le sol sablonneux mêlé de cailloux paraît mieux à l'abri des décompositions organiques, au moins sur une petite étendue, car, à peu

de distance, se retrouvent les mêmes marais infects d'où partent la fièvre et la dysenterie qui, cependant, y sont, diton, plus rares, et paraissent seulement à certaines époques de Tannée.

La citadelle, en forme de guitare, est située sur un mamelon sablonneux calcaire, dans un site pittoresque, planté d'arbres séculaires, notamment de superbes pins qui protègent contre le soleil. Elle comprend, en outre des locaux de la troupe, une belle pagode et quelques habitations mandarines, actuellement occupées par les officiers et les divers services de l'hôpital. Le réduit seul est réservé à la garnison. L'hôpital proprement dit comporte plusieurs pavillons isolés les uns des autres, avec salles de quinze à vingt lits et vérandas couvertes qui permettent la promenade. On a, de même, hâtivement aménagé une cuisine indépendante, une tisanerie et même une salle de bains et de douches à laquelle il ne manque que l'eau. C'est que, pour le moment du moins, l'eau manque à Quang-Yem. Il faut, à grands frais, l'aller chercher au village de Yen-Tri, à près de quatre kilomètres, l'eau des puits et citernes, du reste insuffisante, paraît-il, laissant généralement à désirer. Il sera facile, dit-on, eu égard à la différence de niveau, de réaliser un aqueduc qui, prenant l'eau à la source même, où elle est d'excellente qualité, approvisionnera largement toute la citadelle.

La ville tonkinoise, au pied de la citadelle, ne comporte actuellement qu'un millier d'habitants au plus. Sa rue principale aboutit directement au fleuve. Les habitants y sont en majorité catholiques. La mission du Quang-Yem, l'une des plus importantes du Tonkin, appartient à la juridiction espagnole; elle est en partie desservie par des prêtres indigènes, généralement peu instruits, mais très dévoués, et parlant tous un latin fantaisiste qui nous permet de les comprendre, d'en être compris, et d'avoir en eux de précieux auxiliaires. Avant l'occupation française, il était, en effet, parait-il, interdit aux catéchistes appelés à la prêtrise de parler entre eux une langue autre que la langue latine. La précaution n'était pas sans doute inutile, en ce sens qu'elle permettait

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