‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 125 sur 216 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

aux seuls initiés de se comprendre entre eux, et surtout, diton, parce qu'elle était moins suspecte aux mandarins, redoutant, avec l'introduction des langues européennes modernes, l'influence de nos prétendues civilisations, bien évidemment aussi, les rapides invasions.

De fait, la langue latine est, avant tout, la langue du catholicisme, c'est-à-dire de cette Église universelle qui a pour mission le salut des hommes et l'union de tous les peuples sans acception de nationalité. Elle fut la langue des conquérants de l'ancien monde par l'épée. Depuis lors, elle a été, elle est, elle sera toujours, sans doute, celle des héros du dévouement qui ont abdiqué l'épée pour prendre la croix, sans autre but que de conquérir des âmes à Dieu.

C'est ainsi que dans mes très fréquentes conversations avec le prêtre indigène de Quang-Yem, je suis tenu de faire appel à mes souvenirs classiques pour comprendre et pour être compris.

L'excellent homme, très digne sous son modeste costume, le Ké Rouan annamite, sourit à mes barbarismes, les relève avec une complaisance marquée, se montre parfois savant et paraît aussi satisfait de me comprendre que je le suis moimême d'obtenir par lui d'utiles renseignements. Est-il, en vérité, rien de plus beau que cet apostolat des missionnaires catholiques? Il est fait de désintéressement, de travail, de sacrifice et de vertu, n'ayant d'autre but, malgré les efforts de la haine, malgré les tortures et la mort, que le salut des âmes parla connaissance du Christ Rédempteur.

Un missionnaire européen, dès qu'il arrive au Tonkin, doit apprendre d'abord la langue, les mœurs et les usages du pays. A cet effet, un catéchiste indigène, sachant parler le latin, devient son instituteur. A l'aide d'une grammaire spéciale, dans laquelle la prononciation et l'intonation des syllabes sont indiquées par des signes particuliers, il lui apprend à parler. Généralement, après un an d'un travail acharné, le missionnaire peut commencer ses premières excursions de voisinage. Le* catéchiste indigène, son instituteur, l'accom-

pagne partout, le garantit et le protège autant qu'il est en son pouvoir.

Les catéchistes instructeurs, spécialement préparés pour cette mission de confiance, sont absolument dévoués. C'est, en effet, Tune de leurs premières étapes vers le sacerdoce. Dans ce but, il ont été choisis, dès l'enfance, parmi les plus intelligents, instruits par les Pères, tant dans leur langue nationale que dans la langue latine, et très habitués aux diverses cérémonies du culte. Puis, s'ils en sont jugés dignes, on les dirige sur les séminaires, pour les instruire dans la connaissance de la théologie, de la liturgie et de la philosophie sacrée. Ainsi méthodiquement préparés, ils n'arrivent pas, très habituellement, à recevoir le pouvoir avant l'âge de trente ans. Aussi, dès qu'ils sont devenus les ministres de Jésus-Christ, ils jouissent, parmi les indigènes, d'une très respectueuse considération.

Assurément, l'organisation, au Tonkin, des séminaires, et la consécration de prêtres indigènes appelés à répandre la vérité là môme où ils sont nés, et où ils doivent demeurer toujours respectueux des séculaires usages du pays, alors qu'ils n'ont rien de contraire à la morale et au dogme, sont une des plus heureuses conceptions des missionnaires, notamment des missionnaires catholiques français.

Mon curé de Quang-Yem, déjà bien connu des officiers, avec lesquels il est en fréquents rapports, veut bien passer auprès de moi une partie du temps de repos auquel je suis condamné. Il me demande des recettes de médecine contre certaines maladies, et m'apporte, en échange, quelque connaissance du pays.

« Je connais bien Lang-Son, me dit-il. Et j'attends votre occupation du pays pour me rendre moi-même à Cao-Bang, où je dois dorénavant résider.

Puis il ajoute : « C'est à Mon-Caï que se groupe habituellement la flotte chinoise, et d'où partent les invasions du Tonkin. Mais il y a aussi à Tien-An, au nord-est de Quang-Yem, une baie facilement abordable aux grands navires. Une rivière profonde, navigable aux bateaux d'un faible tonnage, y aboutit,

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