CHAPITRE TROISIÈME
Et cette jolie rédaction suivie de considérations, de commentaires qui dénotent, à n'en pas douter, le parti pris absolu !
Inutilement, je fais remarquer que ces certificats, indispensables aux blessés, ont été établis pendant une visite à l'hôpital, et qu'ils ont été adressés, à titre officieux seulement, au capitaine Fortoul, chef d'état-major de la brigade Négrier, pour être remis par lui à l'aide-major chargé du service du 143 e , lequel, se trouvant en résidence à Bac-Ninh, ignorait forcément les blessés soignés à Hanoï; que, du reste, j'étais alors médecin chef de l'ambulance, relevant seulement du général, et pas du tout du lieutenant-Colonel commandant le régiment.
Rien n'y fit. Et le plus sage était assurément d'en rire; c'est ce que je fis, non sans cependant éprouver le besoin de rétablir nettement les faits. Les voici : Le lieutenant-colonel a complètement négligé de visiter, soit à l'hôpital, soit même à l'infirmerie, les malades ou blessés du régiment qu'il a l'honneur de commander. Il les ignore absolument. Et le général de Négrier, en lui retournant, pour être légalisés, les certificats délivrés aux blessés du 143 e , lui a, paraît-il, sévèrement reproché son indifférence.
.l'étais la cause indirecte de l'admonestation, je devais en subir les conséquences.
Les actes de certains chefs, alors même qu'ils nous atteignent directement, peuvent n'inspirer que le dédain. Et la lettre si cordiale, si sympathique que je reçois, à ce sujet, du général de Négrier, bien qu'il n'ait pas, dit-il, à s'occuper de cette affaire, qui relève seulement du général en chef, m'éloigne de toute hésitation comme de toute défaillance. 11 n'y a pas à s'occuper de pareille misère!
25 août. — Une dépêche officielle annonce que l'arsenal de Fou-Tchéou a été bombardé le 23, après vingt jours de patience et d'inutile attente. L'amiral Courbet a coulé en quelques instants, et malgré leur énergique résistance, tous les vaisseaux de guerre qui se trouvaient au mouillage. Nos torpilleurs, conduits avec le sang-froid et l'énergie qui sont le
véritable héroïsme, ont pu, sous un feu formidable, les faire sauter les uns après les autres. L'arsenal est lui-même complètement détruit. Et la rude besogne accomplie, l'amiral a repris son mouillage à l'embouchure de la rivière Minh. Vainement les forts riverains, tous garnis d'une puissante artillerie, ont cherché à lui barrer le passage. Tous ont été rapidement réduits au silence.
28 août. — De son côté, le contre-amiral Lespès a, le 6 août, vivement canonné Formose ; mais n'ayant pas de troupes de débarquement à sa disposition, il n'a pu que détruire de nombreuses batteries, et les Chinois ont réoccupé la situation de Kélung, forcément abandonnée par nous. Malgré le désastre de Fou-Tchéou, le Tsong-Li-Yamen ne paraît pas encore disposé à céder. L'ambassade de France a, paraît-il, amené son pavillon, et quitté Pékin ; c'est donc la guerre officiellement déclarée. Cependant, de nombreux placards, affichés dans Hanoï, reproduisent le décret impérial ordonnant aux troupes du Céleste Empire d'évacuer immédiatement le Tonkin. Ce document rétrospectif, antérieur à l'affaire de Bac-Lé, n'est du reste sans doute affiché que pour les Besoins de la cause, car nos forces au Tonkin sont actuellement bien réduites. L'état de la température ne permettrait d'ailleurs aucune opération active de quelque durée. Mais l'amiral peut agir. D'accord avec notre ambassadeur, M. Patenôtre, il propose d'occuper Port-Arthur, de bloquer les côtes du Pé-Tchi-Li, et de réduire ainsi Pékin.
Mais, dit-on, le gouvernement refuse, lui prescrit d'occuper seulement le nord de l'île Formose, notamment le port de Kélung, se contente de lui envoyer un régiment d'infanterie de marine, formé d'un bataillon pris à Hanoï et de deux bataillons tirés de Saigon, et complète son armement par une batterie de 80 et quelques hotchkiss. C'est, disent les anciens, le moyen d'éterniser la guerre, alors qu'il eût été sûrement facile d'en finir rapidement, en frappant un grand coup. Mais l'amiral n'est pas l'homme du gouvernement. Il n'est que marin patriote; cela ne suffit pas aujourd'hui.