‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 130 sur 216 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

29 août. — Malgré le traité consenti en juin dernier, malgré la concession d'une petite garnison française dans la citadelle de Hué, le gouvernement annamite, poussé par la Chine, se prépare activement, paraît-il, à recommencer la lutte.

Et la terrible justice militaire suit également son cours. Ce matin encore, la garnison tout entière était sous les armes pour assister à l'exécution de trois déserteurs de la légion étrangère. Tous trois, accompagnés de l'aumônier Gibert(un vieux missionnaire aussi dévoué que compatissant à toutes les misères physiques ou morales), résignés, et sans émotion apparente devant ce déploiement de forces, sous le halètement des tambours et des clairons battant et sonnant aux champs, se sont avancés jusqu'au pied du mirador central de la citadelle, où les attendait le peloton d'exécution. La poitrine nue, les yeux découverts, ils ont subi la formidable décharge, et les troupes ont défilé devant trois cadavres!

Quelle étrange folie les a donc poussés, eux et quinze autres de leurs camarades, à déserter au lendemain de Hong- Hoa, emportant armes et munitions de guerre, cherchant d'abord à passer à l'ennemi, puis poursuivis et repoussés par lui, mettant le pays au pillage et enlevant les femmes, enfin traqués de tous côtés, et se faisant arrêter après une lutte sanglante avec leurs propres camarades!

Cinq autres ont été fusillés déjà, trois pris par les Chinois ont été mutilés, deux ont succombé à leurs blessures. Grâce sera faite, il faut l'espérer, aux survivants. Terrible justice ! Elle était indispensable ! Et Dieu peut complètement pardonner.

Dimanche 30 août. — C'est une grande satisfaction qu'être apprécié par des hommes que l'on estime soi-même à la plus haute valeur. C'est cette satisfaction que je viens d'éprouver. La lettre que je reçois du général de Négrier, et par laquelle il m'annonce l'envoi de mon titre officiel au grade de médecin principal, m'est d'autant plus précieuse que l'animosité de quelques-uns à été plus accentuée.

« Vous êtes enfin nommé, m'écrit le général, et nous vous

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gardons. J'en suis tout heureux, autant pour moi qui ai longuement appris à vous apprécier, que pour nos malades et nos blessés. Quand les opérations reprendront, vous viendrez de nouveau, je l'espère, à la deuxième brigade. Elle sait les services que vous lui avez rendus, et votre absolu dévouement. Elle tient à vous retrouver. »

Telle est sa lettre, datée de Bac-Ninh, 29 août!

Il y a quelque mérite à faire son devoir au risque d'être blâmé. J'ai fait mon devoir, j'ai été parfois blâmé, mais également apprécié.

l ,r septembre. — Bonne journée ! Ce matin, après réception du titre de service qui m'affecte, avec mon nouveau grade, à l'ambulance du corps expéditionnaire, et m'éloigne de ce régiment d'occasion, où j'ai rencontré de si bons camarades, mais également subi tant de petites misères, voici que m'arrive une dépêche de mon frère. J'étais inquiet, un mot me rassure : tous les chers miens en bonne santé. Le choléra qui sévit, paraît-il, à Marseille, a respecté la famille. Dieu merci !

Je suis remplacé au bataillon par mon jeune camarade Achard, promu médecin-major de seconde classe. A titre d'ancienneté, le médecin-major de seconde classe Raynaud devient, ainsi que je l'étais, le chef nominatif, aucunement effectif, du service au cinquième régiment de marche A ce titre, et pour couvrir sa responsabilité, il demande (lettre de ce jour) que la remise du matériel de santé de chaque bataillon soit faite à un délégué de chacun des conseils d'administration; et sachant les ennuis que j'ai eus à ce sujet, du fait des exigences administratives du lieutenant-colonel, il déclare ne pouvoir accepter le service qu'après cet inventaire.

Tout de suite, une commission composée du capitaine Kerdrain, major, et Large, lieutenant d'habillement du 23% Macarez, major, et Simoni, lieutenant du 111% du médecinmajor Raynaud et de moi, a constaté que le matériel réglementaire existe au complet, sauf les cessions faites à l'ambu-

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