CHAPITRE TROISIEME
cachés sous d'épaisses lunettes, la tête recouverte d'un bonnet carré richement orné, et revêtu des vêtements de cérémonie, non sans analogie avec les chasubles des prêtres catholiques, présente au peuple une longue pancarte couverte de caractères annamites, revêtue du cachet rouge de l'Empire. C'est, paraît-il, une lettre de l'Empereur au Génie tutélaire de l'endroit. Puis, il paratt suivre attentivement, sur un livre placé devant lui, les chants sacrés que nasillent six ou huit officiants accroupis à ses pieds. Les chants, parfois plaintifs, parfois éclatants, sont accompagnés de l'assourdissant vacarme des gongs, de la flûte et des cymbales. C'est alors un véritable charivari.
Quelques lampes fumeuses; puis, un énorme plat de riz surmonté d'un cochon rôti et laqué. Le bonze, un vieillard, gesticule sous un rythme cadencé. Suivant les inflexions des officiants, ses doigts aux ongles arrondis, longs de trois ou quatre centimètres au moins, forment autant de signes cabalistiques exécutés avec la componction habituelle aux augures autant qu'aux prestidigitateurs. A certains signes convenus, les officiants élèvent le chant, accompagnés parfois seulement de la flûte, le plus souvent du vacarme des gongs et des tam-tams. Sur les côtés, d'autres officiants, séparés du bonze et des chantres par de légères tentures, agitent d'énormes éventails de plumes.
La pagode mystérieuse est remplie de fumée de bois odorant. Devant chacune des statues, sur une table laquée, à côté de brûle-parfums d'une grande richesse et parfois d'un remarquable travail, sont déposées des corbeilles de fruits et de fleurs.
Et dans ce singulier temple, le peuple, d'apparence indifférent, boit, mange ou fume, sans souci des marques de respect qu'exige le culte. Seuls, soldats et officiers français demeurent tête nue et ne parlent qu'à voix basse, voulant ainsi témoigner qu'ils sont des observateurs consciencieux, et non des profanes moqueurs.
Dans la cour, des monceaux de barres d'or ou d'argent en papier, des animaux fantastiques en carton, je crois même
quelques vulgaires poupées d'enfants, sont destinés à être brûlés, dès l'aurore, en l'honneur des ancêtres, pour éloigner les mauvais esprits, et pour mériter les faveurs des bouddhas.
Pratiques bizarres, essentiellement superstitieuses, où chacun invoque à sa manière telle puissance qu'il imagine, dont il craint les châtiments, ou sollicite les faveurs.
Non loin de cette vaste pagode où se célèbre la fête religieuse, s'il est permis de désigner ainsi une manifestation d'où le respect du culte semble absolument écarté, une autre cérémonie fixe mon attention.
C'est une scène de conjuration analogue à celle dont j'ai été témoin déjà, avec cette différence que le patient se trouve, cette fois, sous la seule action des femmes, en quête, dit mon interprète, d'un philtre d'amour. Il est assis devant la statue de Bouddha, la tête couverte d'un voile noir. Des femmes chuchotent tour à tour à son oreille. Il paraît en extase ; puis sous le vacarme des gongs accompagnés du chant nasillard des femmes, il se frappe la poitrine à coups redoublés. Alors, et sans lui laisser un moment de répit, une femme lui remet un poignard. 11 s'en saisit vivement, et sans hésitation il se fait sur la langue plusieurs incisions dont le sang s'échappe en abondance. Alors, les chants et le vacarme redoublent, les assistantes présentent de longues bandes de papier que le patient lèche avec frénésie, qu'il couvre de sa sanglante écume, et qu'il jette à son entourage. Enfin, au paroxysme de l'excitation, il tombe inanimé dans les bras de l'une des assistantes, revient bientôt à lui et se retire en sa compagnie, pour fumer, non loin de là, la pipe d'opium que lui ont préparée ses adeptes.
Un philtre d'amour! Soit. Je vois surtout, dans la bizarrerie de telles pratiques, le besoin du surnaturel et, bien évidemment aussi, son exploitation par des charlatans.
En principe, les mariages sont traités par les parents, souvent à l'insu des enfants, et dès le bas âge. Les parents se sont au préalable assurés, par la conjuration des esprits, que leurs enfants se conviendront, puis ils ont décidé le prix qui doit être payé pour acheter la vertu de la future (50 à 200 francs); et les fiançailles sont ainsi fixées. Ce sont les