CHAPITRE QUATRIÈME
roule sur les divers incidents de la campagne, sur les habitudes et sur les attributions légales des mandarins, qui, très généralement, exploitent le pays sous prétexte de le gouverner. On parle longuement aussi du rôle des missionnaires, dont le général proclame très haut les immenses services. Et la soirée se termine dans une réconfortante confiance au lendemain.
16 septembre. — Les matinées, pendant quelques heures, deviennent supportables. Et dès l'aube, les clairons et trompettes sonnent joyeusement la diane. De suite, les hommes se rendent à l'exercice, de courte durée du reste, et coupé de plusieurs pauses, dans le but seulement d'entretenir une certaine activité.
De notre côté, nous en profitons pour parcourir les environs, toujours par groupes de quatre ou cinq au moins, car il n'est pas prudent, dit-on, de s'écarter isolé de la citadelle
Nous voici, ce matin, en selle sur nos petits chevaux annamites, parcourant à nouveau, mes camarades Baudot, Achard, Manget, le colonel Letellier, le capitaine de Saxe et moi, la belle côte ouest du grand lac, avec l'intention d'une visite des fabriques de papier de Ké-Buoï et des principales industries du pays.
Voici d'abord, à l'angle sud-ouest, vers le grand lac, les ruines, bien insignifiantes du reste, de l'ancienne forteresse des Lé, très antérieure à la citadelle actuelle, commencée en 1804 seulement, nous dit-on. Puis, tout près de là, à côté d'un emplacement choisi pour le nouveau cimetière, la triste pagode du grand Bouddha, que les bonzes, dans l'espérance sans doute d'une bonne obole, nous disent être la statue d'un fier guerrier tonkinois, dont elle porte du reste les attributs symboliques. Puis l'étroite route, bordée de superbes hibiscus aux teintes éclatantes, semée d'arbres qui font, au-dessus de nos têtes, un véritable dôme de verdure, se poursuit longuement sur les bords du lac, dont, à l'abri du soleil, nous pouvons admirer le scintillant pailleté d'or, les lies aux riches pagodes et les très nombreux oiseaux
aquatiques, qui paraissent s'y être donné rendez- vous pour de joyeux ébats. Et, très entraînés dans notre course, nous voici bientôt à l'entrée du village de Ké-Buoï, devant une superbe porte en briques, flanquée de deux colonnes à beaux lanterneaux, où nous attendent les notables de l'endroit. C'est jour de marché, paraît-il. De fait, les vastes hangars couverts de tuiles qui sont disposés à droite et à gauche de la porte sont remplis de petites tables garnies de fleurs, de légumes et de fruits, devant lesquelles sont accroupis de nombreux vendeurs ou acheteurs en haillons. Le huong-than et le huong-hao, deux respectables vieillards qui sont, à des titres différents, les notables de l'endroit, nous en font les honneurs. Ils sont accompagnés de leurs serviteurs, les truongs, chargés, paraît-il, d'écarter les importuns. Et voici que le huong-xa, le maire, nous dit notre interprète, vient à son tour nous saluer, suivi de plusieurs boys porteurs de plateaux de fleurs et de fruits. Le huong-xa est relativement jeune; il est, nous dit-on, responsable, vis-à-vis des mandarins, de la perception régulière des impôts, et c'est seulement alors qu'il aura dignement, pendant plusieurs années consécutives, rempli sa difficile mission, qu'il pourra être élevé à la dignité de huong-than.
Tous, ainsi qu'ils l'ont fait déjà pour d'autres officiers, nous offrent gracieusement de nous accompagner dans notre visite des fabriques, qu'il faut découvrir, à un kilomètre environ du village, absolument cachées sous les beaux arbres des bords du lac.
J'ai eu l'occasion, déjà, de parcourir hâtivement ces fabriques, et de me rendre compte des très primitifs procédés employés pour obtenir diverses espèces de papier qui, s'ils n'ont pas la blancheur de nos produits, ontdu moins une solidité ligneuse fort remarquable. C'est que sans doute, les indigènes, dans la fabrication, n'utilisent pas les chiffons et menus débris journellement employés par nous, mais bien seulement les macérations de bambou et de caygio provenant, paraît-il, des forêts du haut Tonkin. La pâte, après un long battage, macère dans une décoction gommeuse d'un