‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 138 sur 216 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

repos; ils sont soumis, respectueux, susceptibles même d'attachement vis-à-vis de qui les emploie sans brusquerie. Et surtout, il leur suffit, pour être satisfaits, de gagner, chaque jour, les six à huit sous, prix moyen de la main d'œuvre quotidienne, qui sont nécessaires à leurs besoins.

Mais, il faut, pour cela, qu'ils soient mis à l'abri des exactions des mandarins annamites ou chinois. Sûrement alors, ils apprécieront les bienfaits de la domination française. Nou6 en sommes loin encore, car le pays, actuellement très divisé, infesté de brigands ou de pirates, menacé d'une invasion chinoise, manque de confiance. Sans aucun doute, la France n'abandonnera pas le Tonkin, mais la conquête sera, sûrement, chèrement payée. Il ne faut pas s'illusionner, c'est, du reste, l'avis des missionnaires et de quiconque a parcouru le pays; c'est à Pékin seulement, et par répercussion à Hué, que nous obtiendrons satisfaction. Et pour cela, des renforts considérables sont nécessaires.

25 septembre. — Malgré son énergie, l'amiral Courbet ne pourra guère tenir que quelques points du littoral; son action ne saurait s'étendre au delà. Elle est dès lors insuffisante pour obtenir la soumission de cet immense empire, bien plus puissant par sa patiente inertie que par ses armées.

Et d'autre part, il paraît difficile, à moins d'urgence absolue, de reprendre avant octobre les opérations de terre. Il faut être alerte et jouir de la plénitude de la santé pour résister aux fatigues, aux privations d'une campagne dans un pays malsain et tout particulièrement dans la zone des montagnes, réputée beaucoup plus insalubre encore que le delta, sans doute parce qu'elle demeure à peu près inculte.

Les chaleurs sont encore insupportables ; à peine avons-nous deux ou trois heures de repos relatif, au lever de l'aurore; dès huit heures du matin on se trouve dans ce bain continu de vapeurs dont il est impossible de se garantir. Et l'état sanitaire est, sinon absolument mauvais, du moins plus que médiocre.

2f4 AU TONKIN

Du reste, et maigre les quelques renforts, quatre cents légionnaires et six cents turcos qui viennent d'arriver à Haï- Phong, nos effectifs d'action sont actuellement tout à fait insuffisants. Il faut donc savoir attendre. Les Chinois nous en donneront-ils le temps? Nous occupons les principaux centres du delta, depuis Haï-Phong, Ninh-Binh, Sontay, Hong-Hoa, même Tuyen-Quan et Thaï-Nguyen. Et cependant, les pirates, les Pavillons noirs occupent les hauteurs de la rivière Noire et de la rivière Glaire, ils sont les maîtres dans la province de Than-Hoa, au sud, comme ils le sont au delà de Phu-Lang, vers le nord. Et nos effectifs sont à peine suffisants pour garder les citadelles. Pour se débarrasser de l'action occulte du gouvernement de Hué, il faut, de l'avis général, soumettre d'abord le gouvernement de Pékin.

La responsabilité d'une telle situation est bien lourde. Et les hésitations de notre gouvernement paraissent bien longues. Il faut agir, cependant, si nous voulons conserver le Tonkin, et y trouver un jour, on est en droit de l'espérer, une fructueuse compensation aux sacrifices que s'impose la Patrie.

28 septembre. — J'ai dû, par ordre, me rendre à Haï- Phong, pour visiter les postes de Phu-Ninh-Gian et duNuï-Voï, dit de la montagne des Éléphants, où paraissent s'être montrés quelques cas de choléra, que je crois être plutôt des accès de fièvre pernicieuse algide. J'ai pu constater, en effet, avec un pouls misérable et d'une extrême fréquence, avec le refroidissement manifeste des extrémités et la peau recouverte d'une sueur froide visqueuse, malgré la sensation de chaleur qu'éprouve la main appliquée sur le ventre, une anxiété des traits, de l'oppression, des vomissements, des déjections alvines d'une extrême abondance, et une soif inextinguible qui rappellent le choléra asiatique. Souvent même les malades ont accusé des crampes qui paraissent les avoir surtout effrayes. Mais, généralement, l'évolution des divers symptômes a été précédée d'un frisson; très habituellement, le stade froid n'a pas duré plus de deux heures; le thermomètre indiquant, en même temps, un relèvement sensible de

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