CHAPITRE QUATRIEME
la température, et la transpiration de bon aloi remplaçant les sueurs visqueuses. Et surtout le traitement classique (notamment les injections sous-cutanées de chlorhydro-sulfate de quinine) a généralement donné des résultats qui ne laissent aucun doute. Parfois, cependant, l'intermission caractéristique ne s'est pas montrée, et l'accès a pu éclater brusquement, sans autres prodromes qu'un malaise général, lié souvent à un état gastrique.
Le poison paludéen est, du reste, si général, même dans le delta, qu'on le doit soupçonner dans tous les cas de pyrexie ; et que, sûrement, certains cas, qui se sont terminés fatalement, eussent été heureusement justiciables d'un traitement immédiat par la quinine, qu'aucun autre médicament n'a pu, jusqu'à ce jour, utilement remplacer.
Faut-il, cependant, conseiller son usage à titre préventif? La pratique est très discutable. Il faut tenir compte de l'idiosyncrasie. Quelquefois, rarement à la vérité, le remède ne peut être supporté, même à faibles doses, sans donner lieu à des accidents gastriques fort pénibles, beaucoup plus habituels, du reste, alors qu'on a voulu, à ce litre, le remplacer par des préparations arsenicales. 11 apparaît cependant à presque tous les médecins, tant de la marine que de l'armée, qui ont observé dans les pays à poison paludéen, que la fièvre, alors qu'elle éclate, est moins grave chez les sujets qui, depuis un certain temps, ont fait, à titre préventif, un usage quotidien du sulfate de quinine. Et sûrement, il faut combattre la crainte, assez fréquente, chez les personnes dont l'expérience est limitée, du mal imaginaire qu'il peut faire. C'est souvent empêcher le bien immense qu'il réalise sûrement. Il est plus important de prévenir la maladie que d'avoir à la guérir. C'est double économie d'hommes et d'argent. Et c'est ma conclusion au rapport que m'a demandé, à ce sujet, le général Brière de l'Isle. La quinine, le calomel et l'ipéca, l'opium et le thé, les afFusions froides et le salacco, telles sont les ressources indispensables à quiconque veut pouvoir parcourir le Tonkin à l'abri de sa nocive action sur l'organisme.
266 AU TONRIN
29 septembre. — J'ai pu, pendant les quatre jours que je viens de passer chez Mme de Custine à Haï-Phong, y rencontrer les opinions les plus diverses. Mon ami M. Ranchot, dont l'énergie combattive ne diminue pas l'habileté diplomatique, et le lieutenant-colonel Dugenne, appelé à rentrer en France pour y expliquer son affaire de Bac-Lé, y sont en très vive et très sympathique discussion.
« Je peux communiquer au colonel, dit Ranchot, des lettres qui me paraissent ne laisser aucun doute, sinon sur la mauvaise foi absolue des Chinois de Bac-Lé, du moins sur la connaissance certaine qu'ils avaient du traité de paix. Elles lui seront utiles, car il sera sûrement obligé de se défendre à Paris. » Puis il remet au colonel Dugenne les lettres authentiques, dont il m'est permis de prendre la traduction suivante :
Lettre de Vé-Kûng-Ngâi-Dôc-Binh nommé dô au nommé Bui-Dùc-My du village de Phaong-Dinh.
« Le mois passé, je vous ai parlé de mon départ pour la Province de Lang-Son, en vous promettant de vous envoyer les nouvelles. J'y suis maintenant, mes hommes sont campés et bien portants ; je me suis présenté aux mandarins provincial de Lang-Son, en expliquant ce que j'avais à dire. Ils m'ont très bien reçu. Et voici ce que ces mandarins m'ont dit : que la Chine rassemble tous ses soldats, et dans un ou deux mois d'ici, ils viendront combattre les Français. Je suis le mieux considéré des mandarins de Lang-Son ; ils ont fixé ma demeure, et je crois, pour sûr, que je deviendrai quelque chose. Voilà mes nouvelles, et soyez sincère de ce que je vous ai dit dans le passé, et ne vous découragez pas. Enfin je vais revenir dans une dizaine de jours, et je vous raconterai cela en détail.
«Le 15 du cinquième mois de l'année Kûn phuioc (8 juin 1884). » Signé: Do.