‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 143 sur 216 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

pendre toutes relations avec les Français. Et les mandarins menacent sévèrement quiconque cherche à nous assister (1). Bien plus, le vice-roi du Quang-Tonga, dit-on, renouvelé, suivant un tarif proportionnel, la mise à prix de notre tête, engageant nos employés et boys actuels à se montrer prévenants et dociles, mais à saisir aussi toutes les occasions de se débarrasser de nous, soit même par le poison.

Le Père Grandpierre, ce missionnaire qui dès les premiers jours de mars a, dit-on, donné à l'état-major général des renseignements précis sur la marche des armées chinoises, et dont la chrétienté occupe les environs de Tien-Yen, sur leur passage, s'y trouve très menacé; il est obligé de quitter le pays, emmenant avec lui tous ses catéchistes. Le Jcguard, avec un détachement d'infanterie de marine, vient d'être mis à sa disposition pour les protéger et les conduire dans l'une des îles de la baie d'Along, où du reste, et tout en vivant de la pêche, ainsi qu'ils en ont l'habitude, ils pourront nous assister dans la chasse aux pirates qui infestent encore la région.

Et de son côté, M. Roques, l'armateur bien connu de Saigon, Haï-Phong et Hong-Kong, s'est trouvé dans l'obligation, pour pouvoir continuer son commerce, de naviguer sous pavillon anglais.

Telles sont, rapidement résumées, les conversations et les impressions que j'ai pu saisir pendant mon séjour à Haï- Phong, dans mes relations avec les habitués de l'hôtel de Gustine. Elles sont assurément une indication que la guerre, loin d'être terminée, ainsi que le supposait le général Millot, paraît seulement commencer.

30 septembre. — Voici, de fait, que je reçois l'ordre de rentrer immédiatement. De nouvelles opérations sont imminentes. Et le petit vapeur Ville-de-Hanol\ de la compagnie

(1) Ils rappellent, à ce sujet, que le crime de trahison est puni sur toute la famille de l'accusé, tant en ascendants qu'en descendants, et jusqu'à un degré fort élevé. La fiancée même d'un jeune homme qui se serait rendu coupable de ce crime serait mise à mort en même temps que lui.

Roques, m'offre l'hospitalité en compagnie de son propriétaire, d'un compagnon de Dupuis, le capitaine Roze, et de quelques officiers rappelés comme moi.

« L'héroïque Jean Dupuis, nous raconte le capitaine Roze en nous rappelant son admirable lutte, ne fut que le continuateur des efforts tentés dès 1866, par le lieutenant de vaisseau Francis Garnier, sous la direction du capitaine de frégate Doudart de Lagrée, victime de son dévouement patriotique.

«La mission, on se le rappelle, remontant le Mé-Kong, avait pu pénétrer le Yunnam et y reconnaître le fleuve Rouge, que Garnier, aussi audacieux qu'énergique, descendit en canot depuis Lao-Caï jusqu'à Hanoï et Haï-Phong, décidant ainsi la priorité de la France dans l'occupation du Tonkin. Peu après, Dupuis, profitant d'une révolte, offrit à la Chine de lui faire parvenir des armes par la voie du fleuve Rouge. Et ce fut notre première étape vers la conquête. Quel pays, en vérité, peut se glorifier de tels hommes. Jean Dupuis, cet audacieux aventurier, méconnu d'abord et s'imposant ensuite tant par sa hardiesse que par les services rendus ; l'héroïque Francis Garnier s'emparant avec cent hommes, en 1873, de l'immense citadelle de Hanoï défendue par 6,000 Annamites et de nombreux éléphants de guerre ; le commandant de Trentinian, le sous-lieutenant Hautefeuille enlevant successivement les places fortes du delta, et s'imposant par leur modération autant que par leur courage, pour être ensuite désavoués par un administratif quelconque, le sieur Philastre, s'aplatbsant devant la Cour de Hué. De tels hommes ne sont-ils pas la plus légitime des espérances de la Patrie?

Et les Anglais, non plus que les Allemands, sont-ils capables d'en produire de pareils? « Sans doute, ajoute le capitaine Roze, la navigation du fleuve Rouge est, actuellement encore, à peu près impraticable dans sa partie haute. Mais le fleuve est assurément la voie la plus courte de pénétration en Chine, et des travaux bien conduits auront raison des obstacles. Les débouchés ainsi établis, la France sera la première à bénéficier du commerce avec la Chine ; car la route de terre, par

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