‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 148 sur 216 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

prendre un instant de repos, dont nous avons cependant grand besoin, nous arrêtons, mes camarades et moi, nos dispositions en vue du lendemain. «La journée sera chaude, demain, m'a dit le général en me quittant. L'ennemi est nombreux et paraît vouloir résister. Préparez-vous en conséquence. »

8 octobre. — Et cependant il a fallu, dès le matin, faire transporter encore jusqu'à la pagode Thoman de nombreux malades, absolument incapables de suivre. Et quand j'y arrive moi-même, les ressources de l'ambulance sont, en vue d'une affaire sérieuse, absolument insuffisantes. Vainement je cherche à combler les vides en groupant les brancardiers régimentaires ne conservant que le fusil, et les porteurs des brancards improvisés que j'ai pu faire confectionner la nuit, à l'aide des toiles de tente.

Le commandant Godard, du 23% s'y oppose absolument, et le général est obligé d'intervenir lui-même pour mettre fin à la très vive discussion que nous avons ensemble à ce sujet.

« L'ennemi, me dit-il, est en grand nombre en avant de Lang-Kep. Tous les hommes sont indispensables pour faire le coup de feu. Il faut assurer la victoire afin de pouvoir ensuite s'occuper utilement des blessés. »

Force est bien de s'incliner. Et l'ambulance est réduite à sept infirmiers, trente coolies et quinze brancards improvisés, alors que vers huit heures, la colonne, précédée de de deux cavaliers et de deux compagnies du 111% commence le mouvement en avant.

La chaleur est si pénible que, malgré leur énergique bon vouloir, plusieurs hommes s'arrêtent épuisés de forces. Il faut les grouper, les débarrasser du sac, et, quand même, les mettre en état de défense. Voici, en effet, heureusement, je n'hésite pas à le dire, que le feu s'engage très vivement. Gela fait de la surexcitation nerveuse, on veut avancer quand même. Et bientôt on se trouve en pleine action. Le 111*, avec le capitaine Planté, a reconnu le village de Lang-Mâ, et s'est rapidement porté devant Lang-Kep, où il est reçu par

une grêle de balles. Bien vite, je détache une petite section qui, avec l'aide-major Hocquart, se porte rapidement en avant pour porter les premiers secours (1). Puis on allonge le pas, et tout de suite le combat devient général, à très courte distance. Mais l'élan est donné. Et le village de Lang-Kep, où les Chinois ont abandonné tout leur matériel, est immédiatement occupé. Mais ils tiennent encore toutes les hauteurs, et nous criblent de feux de salve. La colonne, sous le feu, se développe régulièrement à droite et à gauche. Pendant que le capitaine de Saxe gagne à la course un petit mamelon qui, sur la gauche de la route, domine le pays, nos soldats profitent, pour avancer, de tous les accidents du terrain. Nos artilleurs, superbes de courage et d'énergie, enlèvent les pièces et les transportent à dos d'hommes jusque sur le mamelon, où elles sont immédiatement mises en batterie. Il en est grand temps, en vérité, car notre avantgarde, sous un feu meurtrier, est grandement menacée d'être débordée par le nombre. L'artillerie se charge de balayer les ailes, non pas, cependant, sans être elle-même sérieusement exposée, car de nombreux groupes ennemis, dans un suprême effort, arrivent jusque sur les pièces et s'y font tuer à coups de crosse. Et la colonne, ainsi débarrassée, n'a plus qu'à déloger l'ennemi, solidement établi à l'abri des retranchements. Bientôt la place est complètement cernée, malgré les formidables feux de salve des défenseurs.

Dès le début de l'action, j'ai pu moi-même reconnaître le terrain et me diriger, malgré les hautes herbes, vers la pagode que j'ai occupée déjà, sur la hauteur, lors de la première prise de Kep, au lendemain de Bac-Ninh. Mais les Chinois l'occupent encore, et bien qu'ayant abandonné mon cheval, voici qu'une grêle de balles siffle à mes oreilles. Heureusement, à trente pas derrière moi, une compagnie du 23* s'en aperçoit, et quelques feux de peloton suffisent à me débarrasser.

La pagode est libre ; et la canne que mon frère m'a aban-

(1) Il y cinq blettes déjà, et parmi eux, le capitaine Planté, mortellement - 4 *eint d'une balle dant le front.

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