CHAPITRE QUATRIÈME
donnée au moment du départ facilite le ralliement des coolies. Mais l'ambulance n'a pas encore eu le temps de se grouper qu'elle a reçu déjà plusieurs blessés. Tout autour, le terrain paraît déblayé; quelques balles perdues et les fusées incendiaires sont seules à redouter. A cinquante mètres au-dessous, la lutte est acharnée, on se bat corps à corps. Dans un réduit central, les Chinois nous opposent une indomptable résistance. Et voici que je suis appelé en toute hâte auprès du général qui, me dit le cavalier d'escorte, est très gravement blessé. Il n'en est rien heureusement. Un simple séton, mais qui a laissé dans son trajet des débris de vêtement dont il importe de le débarrasser au plus tôt, en vue d'une rapide cicatrisation. C'est fait, et j'ai hâte de revenir à l'ambulance, car l'action se maintient terrible. « Merci, me dit le général; c'est chaud devant nous, il faut en finir. » De fait, le capitaine Fortoul, accompagné d'un cavalier, a pu faire le tour du réduit, se débarrasser des importuns à coups de revolver, et disposer deux compagnies du 23* qui complètent l'investissement. La lutte n'en continue pas moins ardente. Deux fois déjà nos soldats ont tenté l'assaut, deux fois ils ont été repoussés. Les Chinois, armés d'excellents fusils, abrités derrière des parapets percés d'élroites ouvertures garnies de longues lances et de fusils de rempart qui en défendent l'approche, résistent avec acharnement. Seules, les trompes de guerre dominent parfois de leurs lugubres appels le bruit de la fusillade. Il faut successivement enlever plusieurs retranchements, se battre corps à corps, dans les chemins couverts qui entourent le réduit. Et l'artillerie demeure impuissante, dans l'impossibilité de tirer sans danger pour nos propres soldats. Voici cependant que, sur l'ordre du général, deux pièces peuvent être amenées à cinquante mètres du réduit. Elles tirent à coups redoublés, et ne tardent pas à faire brèche. Les Chinois, dans un suprême effort, tentent une sortie. Toutes les issues sont gardées; et de nouveau la lutte s'engage corps à corps. Mon brave ami le capitaine Gignoux, du 23% terrassé par un colosse, doit son salut à l'intervention du commandant Godart.
Un dernier assaut; les soldats l'attendent. Mais le lieutenant-colonel D... malade sans doute, est affaissé dans un fossé, incapable même de donner un ordre. Il serait peut-être la cause d'un désastreux recul, si l'énergie des officiers et l'entrain des soldats ne venaient compenser ses défaillances. Pour comble, son second, le lieutenant-colonel Ghappuis tombe lui-même, mortellement atteint d'insolation, pendant qu'il entraîne son bataillon.
Enfin la brèche est largement ouverte. Sur l'ordre du général, tous les clairons sonnent la charge. L'émotion nous prend à la gorge. Nos soldats, électrisés par le capitaine Barbier, du 23 e , dont la compagnie a pu, très temporairement, être tenue en réserve, s'élancent à la baïonnette. Et tout plie devant eux. La résistance est vaincue. Les Chinois se font tuer jusqu'au dernier. Et vers quatre heures du soir, on n'entend plus guère que quelques coups de fusil isolés. Il faut être sur ses gardes, parfois sans pitié. Nos soldats fusillent impitoyablement tout Chinois qu'ils aperçoivent cherchant à se défiler à l'abri des hautes herbes. C'est la représaille de Bac-Lé.
Victoire! Une réelle victoire, mais chèrement acquise. A trois heures, quarante blessés, parmi lesquels six officiers, avaient été recueillis déjà par l'ambulance. Et toujours, il en arrive de nouveaux. A côté du lieutenant Berge, atteint par une balle, d'un sillon du cuir chevelu, heureusement sans lésion profonde, voici le lieutenant Triboulet, dont une balle de rempart a broyé le maxillaire inférieur et lacéré tout le plancher de la bouche; puis le lieutenant Dulys, qu'il va falloir, très probablement, amputer du bras ; le capitaine Kerdrain atteint de quatre blessures par coups de sabre, les lieutenants Sazonoff et Maissiat; les capitaines Venturini et Verdier, puis cinquante sous-officiers ou soldats, dont six au moins mortellement atteints, et plusieurs chez lesquels l'intervention chirurgicale sera sûrement sévère.
A côté dorment leur dernier sommeil, sous le drapeau de la Patrie, le lieutenant-colonel Chappuis, que la mort a surpris alors que, dans un court instant de répit, il venait de me laisser comprendre un adieu à sa jeune femme, puis le capi-