CHAPITRE QUATRIÈME
taine Planté, tué d'une balle dans la tête, et trente braves, parmi lesquels les sergents Poujade et Bouveret du 141*, le caporal Hoffmann du 143*. Ils sont la douloureuse rançon de la gloire, ce pâle soleil des morts.
Soixante blessés et trente tués sur un effectif de 1,300 combattants ! Parfois, çà et là, sur le terrain, des groupes de cinq ou six cadavres. Les Chinois nous ont, cette fois, montré qu'ils sont des soldats! De fait, ils occupaient, en avant de Kep, une demi-circonférence, et n'avaient pas hésité, se défilant à l'abri d'un mamelon, à se jeter jusque sur nos batteries, malgré les feux de salve de deux compagnies du III e et du 143* ; plusieurs étaient arrivés jusque sur nos pièces et s'y étaient fait tuer à coups de crosse et de mousqueton, non sans avoir eux-mêmes grièvement blessé plusieurs officiers et soldats, parmi lesquels notamment le général et son officier d'ordonnance. Et de même, vers leur extrémité de droite, ils avaient résolument attaqué, cherchant à les envelopper, deux compagnies du 23% Gignous etGaillon, en marche pour cerner le village. L'artillerie du capitaine de Saxe les avait heureusement très énergiquement et très rapidement repoussés, et disséminés. Et bientôt, l'active poursuite de trois autres compagnies du 23 e , du 11 I e et du 143% dépassant Lang Kep, les avaient chassés de toutes les positions fortifiées qu'ils occupaient au nord et à l'est. Restait le réduit de Kep, dont l'opiniâtre résistance avait repoussé trois assauts déjà, lorsqu'enfin le canon put faire brèche, et permettre la charge finale. Dans le réduit même, plus de six cents cadavres témoignaient l'énergie de la lutte. Autour du village il y en avait au moins un millier. Mais aussi, de notre côté, les pertes étaient énormes, relativement à notre si petit effectif; et le bataillon du 111% notamment, avait été cruellement éprouvé. Une seule compagnie, celle du capitaine Planté, tué à bout portant, avait eu ses trois officiers, Planté, Sazonoff et Dulys, hors de combat, et l'ambulance, dans la soirée, avait reçu vingt-huit de ses blessés.
Enfin, vers cinq heures, mes collègues Baudot et Hocquard, qui jusqu'à la dernière minute sont demeurés sous le feu,
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me rejoignent à l'ambulance. Et tout de suite commence la douloureuse besogne. II faut avoir passé par là pour se rendre compte des difficultés. Le plancher de la pagode a été détruit, les madriers qui l'isolaient du sol demeurent seuls debout, la toiture a été en partie incendiée, il faut en arracher les planches, s'ingénier pour réserver à nos blessés les plus gravement atteints les très rares brancards dont nous disposons, étendre les autres sur les couvertures et tentes enlevées aux chinois pendant l'attaque du village. On se débrouille, et bientôt, sous les efforts de chacun, tous sont couchés, à peu près abrités et restaurés. Puis les premiers pansements sont revus; et vers minuit seulement, sous la pâle lumière de quelques bougies, les opérations urgentes sont terminées. La garde horaire est assurée, et chacun de nous peut, à tour de rôle, prendre un moment de repos. Il faut en avoir grand besoin, en vérité, pour en jouir ainsi, en plein air, à chaque instant réveillé par quelque coup de fusil d'une sentinelle, par le gémissement des blessés, par le brouhaha des coolies qui mangent, surtout par les rugissements, les cop cop de monsieur le Tigre, Hong-Cop, ainsi que l'appelent les indigènes. Il flaire les cadavres et le sang; et seuls nos feux de garde le tiennent à respectueuse distance. 9 octobre. — Dès cinq heures du matin, chacun reprend sa besogne. Quelques madriers et deux planches nous font une solide table d'opérations, abritée sous une toiture de branchages. Voici d'abord le jeune Dulys atteint d'une balle qui a broyé l'articulation du coude et produit, dans les os de l'avant-bras, de tels désordres qu'il faut renoncer à la résection pour se décider à l'amputation. Et pendant toute la matinée, au milieu du vacarme des coolies, souvent surpris par quelque fusillade, à peine abrités du soleil, il faut demeurer dans une constante tension d'esprit, répondre à tous, agir vite, refouler toute émotion, et toujours paraître souriant. En vérité, la chirurgie militaire est parfois difficile. Et quand on a pu, dans de telles conditions, pratiquer utilement les plus graves opérations, on a quelque droit, peutêtre, à se dire un chirurgien.