‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 151 sur 216 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

9 octobre. — « Je donnerai Tordre de départ demain, me fait dire le général, dès que tous les blessés auront été mis en état de supporter l'évacuation. »

Dès ce matin, j'ai pu déjà diriger sur Phu-Lang-Tuong, après un bon pansement, les moins gravement atteints. Comment? 11 faut l'avoir vu pour s'en rendre compte. Il n'y a pas de brancards, il n'y a pas de porteurs. En toute hâte, à l'aide de bambous et de toiles de tente, on peut confectionner des brancards. Mais les porteurs? Rien que des femmes requises dans les villages voisins. Tous les hommes ont disparu ou sont occupés à des travaux urgents. Il faut, avant tout, enterrer les morts. On s'en tire tant bien que mal.

A midi, toutes les graves opérations sont terminées. Deux amputations de bras, une désarticulation de l'épaule, une amputation de cuisse, une trépanation et extraction d'esquilles implantées dans le cerveau, une énucléation d'un œil, une résection du maxillaire inférieur, une résection de côte pour extraction de débris de vêtements fixés dans le poumon, une excision d'un testicule, trois ligatures artérielles, plusieurs extractions d'esquilles, débris divers ou projectiles, tel est le bilan de notre laborieuse matinée. Et l'évacuation pourra se faire demain, dès la première heure.

Gomment a-t-il pu se la procurer? Je l'ignore. Toujours est-il que notre jeune camarade le pharmacien aide-major Manget nous arrive triomphalement porteur d'une pétillante bouteille de Champagne. lia, de plus, tout en assurant à nos blessés des soins de tous les instants, tout en dirigeant la confection de nouveaux brancards, soigneusement surveillé la popote. Aussi, chacun lui fait honneur. Sur le champ de bataille, après la victoire, on lève cordialement son verre à la patrie. Vive la France! Cela réconforte partout, et toujours !

Ce soir, me rendant auprès du général, j'ai dû traverser la cour centrale du réduit dont nos soldats ont eu quatre fois à faire l'assaut, avant de s'en emparer. Ah ! la guerre est atroce! Il y a là un entassement pyramidal de plus de six cents têtes qui, dans l'horreur d'un suprême rictus, semblent

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nous menacer encore. Les Tonkinois victorieux, les singes, ainsi que les désignent nos soldats, ont repris leurs instincts de bestiale férocité. Us ont dépouillé les morts, se sont emparés de tout ce qui pouvait leur être utile, puis ils ont coupé les têtes et les ont entassées. Cela n'est pas un cauchemar. C'est la lugubre réalité de la sauvage cruauté, d'autant plus implacable devant la mort qu'elle a sans doute plus redouté ta vie. La bête humaine est sinistre !

Pas de prisonniers, c'est entendu. Et les Chinois n'en font pas plus que nous. Mais, avant de tuer, ils torturent impitoyablement tout blessé qui a le malheur de demeurer entre leurs mains. Notre représaille est moins cruelle; nous nous contentons de les fusiller. Et nos auxiliaires tonkinois leur coupent la tête!

10 octobre. — Bien que des femmes pour emporter les blessés. Les hommes, trop peu nombreux, sont indispensables au convoi. Il faut s'en contenter. Et dès sept heures du matin, précédée de la colonne, l'évacuation se met en route. Il faut quatre femmes au moins pour enlever un brancard; une cinquième a mission d'abriter constamment le blessé qu'il contient sous une de ces larges ombrelles de papier, dont nos soldats ont fait ample moisson à Rep et dans les environs. Le général est emporté de même, sur une chaise de pagode, la jambe soutenue sur une planche en plan incliné. Seul le bataillon du 23% avec le commandant Godard, demeure à Lang-Rep. La colonne revient à Phu- Lang. Elle est trop faible, sans aucun doute, pour se porter immédiatement en avant.

« J'ai hâte, me dit le général, d'arriver à Phu-Lang. Mais je vous laisse le III e avec le lieutenant-colonel D... Vous passerez, à la pagode Thoman, les heures chaudes de la journée, et repartirez seulement dans la soirée, quand vous jugerez la chaleur supportable. Vous commanderez le convoi, et donnerez en conséquence des instructions à l'arrièregarde, chargée de vous garder contre une surprise possible. »

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