CHAPITRE QUATRIÈME
pour remonter le Loc-Man jusqu'à Lain, où elle formera l'arrière-garde de la colonne Donnier. Nos soldats ont à peine eu le temps de se reposer. Mais l'élan est donné. Les malades seuls demeurent en arrière. Et je suis condamné à rester avec eux.
12 octobre. — Malgré leur audacieux retour offensif, le colonel Donnier a pu, hier, rejeter les Chinois de toutes leurs positions, et s'emparer de Chu, qu'ils avaient transformé en un véritable camp retranché, avec forts et casemates armés d'une nombreuse artillerie. Nos pertes sont sérieuses, mais l'ennemi en déroute a, dit la rumeur, perdu son général et laissé près de 1,200 cadavres sur le champ de bataille. Allonsnous enfin le pousser jusqu'à Lang-Son, qui demeure notre objectif actuel? C'est probable, car voici que le général de Négrier, à peine remis de ses fatigues, s'embarque aujourd'hui même à destination d'Haï-Phong, où sont attendus, venant de France, des renforts qui paraissent devoir aussitôt être mis en route pour Quang-Yem, et de là sur Lang-Son par la route des montagnes de Dong-Son, pendant que, de son côté, le colonel Donnier s'avancera parallèlement, suivant la ligne des sommets qui évite les défilés de Bac-Lé, sur la route mandarine. Nous avons devant nous, paraît-il, les forces réunies du Quang-Si et du Quang-Tong. Et les combats de ces jours derniers prouvent surabondamment leur valeur militaire.
Du lieutenant-colonel D..., il n'est plus question; il est rappelé en France à la disposition du ministre; il paraît véritablement incapable de tout effort.
Nous demeurons, Baudot et moi, chargés des blessés et malades qui nous arrivent des environs. Et notre présence est véritablement nécessaire, car l'aide-major Lasserre, sans ressources, ne sait ni se les procurer ni les créer. Si mal que soient nos blessés, à peine abrités sous de misérables paillotes, nous avons pu, cependant, donner à tous des matelas, des draps, des chemises de rechange et des couvertures; et bien que couchés sur de simples claies de bambou, presque tons
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paraissent en bonne voie. Mais, chaque jour, malgré les antiseptiques usuels, il faut renouveler tous les pansements. C'est l'indispensable garantie, car les causes d'infection pullulent autour de nous, une grande propreté peut seule y remédier.
16 octobre. — Nous avons, cependant, le chagrin, dans la nuit du 13 au 14, de perdre un jeune officier, le lieutenant Triboulet, du 23 e , foudroyé par une hémorragie secondaire, probablement de l'artère sublinguale. Bien qu'atteint d'une fracture esquilleuse du maxillaire avec dilacération considérable des tissus, toutes les esquilles et débris hachés des tissus avaient été enlevés ; mais la balle n'avait pas été retrouvée, et le blessé ne paraissant pas en souffrir, je m'étais prudemment abstenu d'une longue investigation. Il n'avait pas eu d'accident depuis, se plaignait seulement d'une légère dysphagie, se nourrissait convenablement d'oeufs et de potages, et se promenait pendant une partie de la journée. Rien qui pût, par conséquent, faire prévoir une grave hémorragie. Et l'état général demeurait satisfaisant, lorsque subitement, au dire de l'infirmier de garde, vers deux heures du matin, le blessé s'était levé sur son séant, avait poussé quelques gémissements, et était retombé inanimé. Aussitôt prévenu, je ne pus hélas! que constater la mort; toute tentative fut infructueuse, et l'abondance de l'évacuation du sang qu'il avait inconsciemment avalé ne pouvait laisser de doute sur la cause de l'accident. Assurément, en plein jour, il eût été possible d'intervenir utilement. Une ligature de la carotide externe eût probablement suffi. La destinée ne l'a pas permis, et le bataillon, si cruellement éprouvé déjà, a fait encore une perte d'autant plus sensible que le lieutenant Triboulet passait pour un de ses meilleurs officiers.
Un autre, le caporal Pasty, également du 111% atteint de paralysie par suite de fracture esquilleuse des dernières vertèbres dorsales, s'est éteint doucement dans la journée du 16. Cela porte à sept le nombre des blessés qui ont succombé depuis leur passage à l'ambulance. Tous les autres paraissent devoir guérir.