CHAPITRE QUATRIÈME
10 janvier. — Départ d'Haï-Phong à midi, à bord du remorqueur* Schi-Chuen^ un chinois à notre service, pour arriver ce soir au Winh-Long, ancré dans la baie d'Àlong, à côté du Bien-Hoa, d'où viennent de débarquer, avec mon ami le docteur Zuber, appelé, je crois, à me remplacer à l'ambulance, les quelques renforts impatiemment attendus pour la marche sur Lang-Son. Impossible même de se serrer la main.
11 janvier. — En route vers la France. Le Winh-Long, un superbe bateau-hôpital, s'engage hardiment dans le dédale de la fantastique baie d'Âlong, se dirige sur les trois rochers en aiguille qui jalonnent la passe, côtoie parfois de si près le rocher qu'il semble devoir s'y briser, signale bientôt l'île de Nortengal (rarement aperçue) et se lance avec une vitesse de quatorze nœuds, malgré la houle d'un fort vent du sud, vers le cap Saint-Jacques, à l'entrée de la rivière de Saigon, qui sera notre première étape.
Vent debout sud-est contraire aux prévisions ; à travers le golfe du Tonkin, vers la pointe de Do-Son et longeant les bouches, Gua-Cam, Gua-Lac-Tray, Gua-Van, Cua-Thaï-Binh, Cua-Dien-Ho, Cua-Tray-Li, Cua-Lone, Cua-Batat, dérivées plus ou moins directement du fleuve Rouge. On passe en vue des Thanh-Hoa et de l'île Poulo-Canton, pour toucher bientôt la côte de Chuan-Àne à hauteur de Hué, qui sera fatalement, il n'y a pas à en douter, l'étape obligatoire dernière de notre conquête du Tonkin.
Notre résident actuel, dit-on autour de moi, n'a pas l'air de s'en préoccuper, et se laisse malencontreusement endoctriner par les mandarins.
13 janvier. — Enfin la mousson du nord-est nous reprend, nous fait doubler le cap Padaran, et longer les côtes, inhospitalières, dit-on, de la province de Tourane. Et voici, vers sept heures du soir, la haute falaise du cap Saint- Jacques, à l'entrée de la rivière de Saigon. Mais malgré nos fusées d'appel, malgré les signaux du phare, les pilotes arrivent à bord seulement vers neuf heures du soir. Il est
trop tard; l'entrée de la rivière est semée de dangereux rochers; il faut pour les franchir attendre la marée haute, et le Winh-Long doit mouiller à l'entrée de la baie des Cocotiers, pour y passer la nuit.
15 janvier. — Ce n'est plus la mer scintillante de clarté, nous voici dans l'eau saumàtre d'un marais torrentueux. Les berges de la rivière sont faites d'une épaisse couche de vase fétide, bordées par une véritable forêt de palétuviers. Ça sent la fièvre; ce qui n'empêche pas les Annamites d'y patauger jusqu'à la ceinture, tout occupés à entasser les chargements du bois destiné au chauffage de la plupart des remorqueurs à vapeur qui sillonnent la rivière. De fait, paraît-il, le charbon, fort rare, coûte ici beaucoup trop cher. Et la plupart des remorqueurs, de même que les tramways à vapeur de la colo* nie, sont chauffés avec le bois de palétuvier, qui croît très rapidement et en très grande abondance sur le» berges du fleuve. 11 n'en sera plus de même, sans doute, alors qu'il nous sera possible d'exploiter les mines du Tonkin, notamment celles de la baie de Hone-Gay et de l'île deKébao, où la houille est, paraît-il, fort abondante, et que le gouvernement a concédées déjà, au moins en partie, à M. Bavier-Chauffour, un proche parent de notre ministre M. Ferry.
Pendant de longues heures, le Winh-Long, prudemment conduit dans les incessantes sinuosités du fleuve, lutte contre l'impétuosité du torrent. Parfois, au brusque tournant d'un coude, on aperçoit les hautes tours de la cathédrale ou la flèche élancée de la chapelle dite de la Sainte-Enfance; puis vers midi, pendant que sonne l'angélus, apparaît le drapeau qui couvre le palais du gouverneur. Enfin nous sommes en France, et si pénible qu'elle soit, la chaleur nous paraît moins accablante.
Le Winh-Long aborde à quai, à hauteur de la statue de l'amiral Rigaud de Genouilly. Et tout de suite : « Fâcheuse nouvelle, nous disent les quelques officiers venus à notre rencontre. Il n'y a plus personne ici; le Cambodge est en pleine révolte, et notre gouverneur, M. Thomson, vient de partir,