‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 166 sur 216 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Beaucoup de palais, dit la médisance, pour loger quelques fonctionnaires utiles, mais surtout des déclassés, des exploiteurs intrigants, pour lesquels la justice a trop souvent la plus paternelle indulgence !

Est-ce vrai? Je veux en douter. Il paraît certain, cependant, que le seul traitement des fonctionnaires absorbe, en Cochincbine, la moitié au moins du budget de la colonie. En sera* t-il de même au Tonkin? Il faut espérer que non. Le climat de la Cocbinchine est, paraît-il, des plus pénibles. Les Français le subissent très difficilement, et doivent, sous peine de déchéance fatale, n'y demeurer qu'un certain temps. Il n'en sera pas de même au Tonkin. Les mois de novembre, décembre et janvier y sont généralement, non seulement supportables, parfois même agréables. Les fonctionnaires utiles pourront donc y demeurer; la colonie n'aura pas à subir la hâtive exploitation de politiciens arrivistes et sans scrupules.

Grâce à la délicate attention de Mme de Poyen-Bellisle, qui, sachant nos communes alliances et nos relations de famille, veut bien, malgré la très légitime préoccupation qu'elle a de son mari, colonel commandant l'artillerie de marine devant Formose, me permettre de l'accompagner dans une fort agréable promenade en landau, nous pouvons, ensemble, visiter le couvent de la Sainte-Enfance, superbement aménagé dans le goût indigène, avec sa vaste chapelle gothique, surmontée de la flèche élancée qui domine la région; le jardin botanique dans lequel circulent en toute liberté, ou sont enfermés dans des cages de fer abritées sous de superbes arbres, les divers animaux du pays, depuis l'agile chevreuil, l'autruche et les oiseaux divers, jusqu'au tigre royal et au paresseux crocodile ; puis, au milieu des tombeaux annamites actuellement en ruine, le jardin public qui, sous cette énervante atmosphère, est bien, en vérité, le plus délicieux refuge qu'on puisse espérer.

Le couvent de la Sainte-Enfance, tenu par les sœurs de Saint-Paul de Chartres, reçoit et élève les jeunes filles annamites qui deviendront de bonnes mères de famille par leur

mariage avec les catholiques indigènes. Non loin de là se trouvent le collège d'Adran, le séminaire de la mission, et l'école Chasseloup-Laubat, où de nombreux enfants indigènes reçoivent l'instruction française.

« C'est un fait remarquable et qui frappe toute la colonie, me dit Mme de Poyen, que la facilité avec laquelle les enfants indigènes apprennent la langue française, et deviennent rapidement d'excellents interprètes. Alors que, même après un certain temps de séjour, nous ignorons encore les premiers mots de la langue annamite, presque tous nos boys, des enfants employés au service courant dans les maisons, parlent le français, et le comprennent très suffisamment pour nos besoins journaliers. »

C'est l'œuvre, notamment, des frères de la doctrine chrétienne, depuis quelque temps déjà installés à Saigon et dans toute la Cocbinchine. Mais voici que, par une singulière aberration, ces modestes pionniers de l'influence française sont pourchassés comme des malfaiteurs, par ceux-là mêmes qui devraient, fût-ce seulement par patriotisme, les soutenir le plus énergiquement. Gainbetta a pu mitiger; J. Ferry se montre plus intransigeant, et ses fonctionnaires n'hésitent pas, même aux colonies, à interdire l'enseignement, si français qu'il soit, à quiconque a l'audace de porter la soutane! - Causant ainsi, nous parcourons la terrible plaine des tombeaux, ces rudes lignes de Ki-Hoa que les Annamites, en 1861, ont si bien su défendre contre nos troupes; et nous arrivons à hauteur d'une petite pagode qu'on me dit être le tombeau du fameux évêque d'Adran, Mgr Pigneau de Behaine. La croix du christianisme domine ici les dragons hérissés et les autres emblèmes du bouddhisme. Elle est là le puissant emblème de l'action française dans l'extrême Orient. Et ce n'est point sans émotion que je la salue, comme il faut saluer le drapeau de la patrie. L'histoire est connue ; j'ai cependant besoin de l'entendre encore et de la redire comme un témoignage autant du patriotisme de l'évéque que de la constante impulsion de nos rois vers une fructueuse, expansion coloniale. Et ce soir, chez Mme de Poyen,

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