‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 170 sur 216 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

malgré ses dix mille Annamites de garnison, il résolut de s'emparer de la citadelle. Et dès l'aube, le 20 novembre, pendant que les canonnières ouvraient le feu, deux cents Français se précipitaient à l'assaut de la porte ouest, l'enfonçaient à coups de canon et pénétraient dans l'enceinte. Une heure après, le drapeau tricolore flottait sur le mirador central. Les Annamites laissaient sur le terrain quatre-vingts morts et trois cents blessés (parmi lesquels le général Nguyen, mortellement atteint) et nous abandonnaient, en outre de la citadelle, de ses canons et de son matériel, plus de deux cents prisonniers, avec la plupart des mandarins.

Garoier, ainsi maître de la citadelle, y installa sa troupe, confia à Dupuis l'administration de la ville, et s'adressant aux Tonkinois, leur confirma la libre navigation du fleuve Rouge, les invitant à reprendre, sous la protection de la France, leurs travaux habituels et leurs échanges commerciaux.

En quelques jours, et grâce à la sagesse de sa prudente administration, il avait conquis toute la population, créé de nouvelles milices, et placé à leur tête le chef de la famille royale des Lé. Pendant le même temps, ses officiers «'emparaient, sans coup férir, des autres principales citadelles du delta, ou obtenaient la facile soumission des habitants.

Le 1*' janvier 1874, la France pouvait 6e dire maîtresse du Tonkin. Et sa domination eût été sûrement effective, si le guet-apens des Pavillons noirs de Lu-Vinh-Phuoc, payé par la cour de Hué, n'était venu tout remettre en cause. Garnier y fut assassiné. Et sa petite troupe, découragée, allait abandonner peut-être même la citadelle, lorsque les instances de Dupuis et de Mgr Puginier lui rendirent l'énergie nécessaire. Bientôt, en effet, elle reçut un très modeste renfort, et les négociations furent reprises.

Pour la deuxième fois, les Annamites consentirent la libre navigation du fleuve Rouge et le protectorat de la France sur le Tonkin. Mais seulement en apparence. Et le traité était à peine à la signature que surgirent de nouvelles difficultés. Pour comble, et contrairement à l'avis formel tant des offi-

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ciers, notamment du lieutenant de vaisseau Baizeau, commandant à Hanoï, que des missionnaires, notre administrateur M. Philaslre fut gagné. Il consentit à obtenir, du gouvernement de la République, Tordre d'expulser Dupuis, de désavouer Garnier et de retirer complètement nos troupes de la citadelle d'Hanoï. Les Annamites s'engageaient, en échange, à reconnaître notre occupation sans conteste de la Cochinchine, à consacrer la liberté du fleuve Rouge, à traiter les chrétiens sur le même pied que les autres indigènes, et à consentir la résidence d'un consul français dans les villes de Qui-Nhone, Haï-Phong et Hanoï. En vue de ces avantages, la République faisait remise à l'Annam de toute indemnité de guerre, s'engageait à lui livrer cinq canonnières à vapeur, cent canons, mille fusils et des munitions. C'était reculer et reconnaître notre affolement, sinon notre infériorité. Le 15 mars 1874, Philastre et l'empereur Tu-Duc signèrent le traité. Il nous laissait à la merci de l'Annam et de la Chine suzeraine.

De fait, à peine était-il signé, que la cour de Hué, évidemment assurée de notre volonté gouvernementale de complète abstention, affecta de le considérer comme étant sans valeur. De suite les persécutions furent réorganisées, et trente mille chrétiens indigènes, nos partisans, dit-on, périrent dans les supplices ; puis la navigation du fleuve Rouge nous fut interdite à nouveau, et les douanes remises à Lu-Vinh-Phuoc. Et de nouveau les Pavillons noirs, ces brigands dont la Chine s'efforçait de se débarrasser en les poussant à la frontière, où ils pouvaient uniquement vivre de vols et de rapines, redevinrent, du consentement de l'Annam, les véritables maîtres du pays. Pendant sept années ils purent impunément ainsi nous humilier.

Enfin, même en Cochinchine, la situation devint intolérable. Notre gouverneur, M. Le Myre de Villers, en montra tous les dangers. Et non sans peine il obtint l'autorisation d'envoyer, à Hanoï, un modeste contingent sous les ordres du commandant Rivière, chargé d'imposer la stricte exécution du traité de 1874.

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