‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 173 sur 216 · CHAPITRE QUATRIÈME S · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME S

et à nous céder en toute propriété la province de Binh- Thuan.

Mais, cette fois encore, le traité fut plus apparent qu'effectif. La cour de Hué, qui Tenait de perdre l'empereur Tu-Duc et Tayait remplacé par le roi Hiep-Hoa, son fils, se prétendit dans Ti m possibilité d'écarter du Tonkin les Pavillons noirs, qui, disait-elle hypocritement, a maintiennent prisonniers à Sontay le général annamite Hong-Ki-Vien, et les troupes sous son commandement. »

Et le général Bouët, plus que jamais convaincu de la nécessité d'une énergique action, demandait instamment l'envoi immédiat de toute une division sur le pied de guerre, avec artillerie et matériel de siège.

La France parut enfin comprendre l'inutilité et le danger des hésitations. Quelques renforts furent envoyés, le général Bouët fut rappelé, le docteur Harmand, mécontent, dit-on, obtint lui-même l'autorisation de rentrer, et l'amiral Courbet reçut mission d'agir énergiquement.

Grâce aux renforts, il disposait de 8,000 hommes environ parmi lesquels deux bataillons de tirailleurs algériens et un bataillon de la légion étrangère. De suite, comme base d'opérations, il fit occuper Ninh-Binh et Quang-Yem, se concentra à Hanoï, et résolut d'enlever Sontay. Dans ce but, le 11 décembre 1883, deux colonnes, la première sous les ordres du lieutenant-colonel Belin, des tirailleurs algériens, avec trois mille hommes et trois batteries de montagne, la seconde en sampans remorqués par trois canonnières sous les ordres du colonel Bichot, de l'infanterie de marine, avec deux mille hommes et quatre batteries, se mirent simultanément en route.

La première colonne, s'avançant par terre, fut longuement arrêtée par le passage du Day, et put, seulement le surlendemain de son départ, rejoindre la seconde, débarquée sans difficulté au confluent de la rivière et du fleuve. Et dès l'aube du 14, les deux colonnes, bien que toujours distinctes, reprirent ensemble la marche, pour se trouver bientôt sous les feux dé la place de Sontay.

328 AU T0NK1N

Lu-Vînh-Phuoc avait organisé une longue ligne de retranchements casemates pourvus d'une nombreuse artillerie, englobant plusieurs villages fortifiés, et allant du fleuve jusqu'à la citadelle. Ce furent les premiers obstacles à réduire. Ceux de Phu-Sa surtout résistèrent avec une superbe énergie, et nous coûtèrent de nombreux morts et blessés Quand enfin l'amiral en fut maître, il se trouva en présence de nouveaux formidables retranchements entourant la ville, elle-même sous le canon de la citadelle, qui en occupe le centre. Il avait devant lui vingt-cinq mille hommes au moins, parmi lesquels dix mille Chinois, dix mille Pavillons noirs et cinq mille Annamites. L'amiral, cependant, crut pouvoir attaquer. Il fit cheminer vers le nord de manière à gagner la porte ouest, plus facilement abordable. Et bientôt, sous un effroyable feu, il réussit à s'emparer de la ville.

Restait à enlever la citadelle. La nuit était venue, l'amiral dut suspendre la lutte. Il se préparait à la reprendre dès l'aube, le lendemain, lorsqu'il fut avisé d'une complète évacuation. L'ennemi s'était enfui par la porte sud, abandonnant ses morts, ses armes, ses munitions, un immense matériel de guerre et tous ses approvisionnements en vivres. Mais la lutte nous avait coûté 82 tués et 320 blessés, parmi lesquels plusieurs officiers. La poursuite fut reconnue trop aléatoire. Et Lu-Vinh-Phuoc put se retirer à Hong-Hoa, pendant que les Chinois occupaient Bac-Ninh.

Alors, et malgré ces retentissants échecs, la cour de Hué, soumise en apparence, crut pouvoir continuer encore ses hypocrites invitations à la résistance. Elle comptait sur les déplorables hésitations qui déjà lui avaient été si propices. Bientôt notre résident général à Hué, M. de Champeaux, ne fut lui-même plus en sûreté ; et les mandarins poussèrent l'audace jusqu'à faire empoisonner le roi Hiep-Hoa, qu'ils supposaient désireux de s'entendre définitivement avec lui.

Mais enfin, sur les instances de Paul Bert et de Philipotaux, la Chambre des députés invita le gouvernement à plus d'énergie; elle obtint, avec un crédit de vingt millions,

Page 1