‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 174 sur 216 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Tenvoi d'une nouvelle brigade placée, ainsi que tout le corps expéditionnaire, sous les ordres du général Millot, l'amiral Courbet demeurant seulement commandant de l'escadre.

Tels sont, succinctement racontés, les graves événements qui sont, ce soir encore, le thème de notre longue causerie chez Mme de Poyen. Us disent les dangers des hésitations, des tergiversations, alors surtout qu'on se trouve en présence des races asiatiques, toujours disposées aux concessions, mais seulement apparentes, et toujours avec la volonté d'opposer à leur réalisation l'hypocrisie de la force d'inertie.

Je suis amené à les redire aujourd'hui, parce qu'ils sont une sévère leçon dont le souvenir ne doit pas être perdu. La lutte est engagée. Gardons-nous de retomber dans les mêmes errements.

Le tombeau de Mgr Behaine est toujours debout. Il est le premier jalon de l'action française en Ànnam et au Tonkin. La patriotique diplomatie du digne héritier de son nom, notre ambassadeur chez le pape, nous montre, chaque jour, combien est laborieuse, souvent difficile, la lutte engagée autant par certaines puissances étrangères, telles notamment que la protestante Allemagne et la franc-maçonne Angleterre contre l'action française catholique, aussi bien au Tonkin que dans tout l'Orient. Depuis cent ans les souffrances de nos missionnaires, comme celles endurées par nos soldats, nous donnent des droits à large compensation. Ce que nous avons réalisé en Cochinchine, permet d'entrevoir ce que nous pourrons obtenir, plus rapidement sans doute, de F Anna m et du Tonkin. La Cochinchine, si malsaine qu'elle soit, est devenue, sous nos efforts, une colonie prospère. La ville de Saigon, notamment, est dès maintenant un centre fort important d'importation. Son port jouit de la franchise. Et les revenus, provenant surtout des impôts sur l'opium, sur le jeu, sur les permis de séjour aux Chinois qui détiennent presque tout le commerce, sont, dit-on, très rémunérateurs.

Aussi bien, la colonie gaspille ses ressources. Et ce soir même encore, un habile ingénieur, M. Morandière, me

signalait l'inutile dépense d'un chemin de fer, dont il est cependant chargé d'assurer l'exécution.

« Assurément, me dit-il, ce chemin de fer n'est ni indispensable ni même nécessaire à la colonie. Les rivières qui sillonnent le pays sont plus que suffisantes pour Les transports. Et les avantages de rapidité ne sauraient aucunement compenser l'importance des dépenses. Dans ces terrains de vase et d'argile, et malgré la solidité première des constructions, les ponts sont emportés ou minés, dès que surviennent des crues importantes. Et les réfections sont aussi coûteuses que dispendieux les procès qu'elles provoquent.

a Certain député bien connu, qui est criblé de dettes et qui ne craint pas, grâce à l'impunité que lui assure son impétueux radicalisme, de recourir à tous les expédients pour satisfaire ses créanciers, s'obstine seul à soutenir la nécessité d'une rapide exécution; ce qui ne l'empêche aucunement, du reste, au moins en conversation privée, de reconnaître qu'elle ne sera rien qu'une très coûteuse fantaisie, sans grande utilité pratique. »

Je n'ai pas la satisfaction, avant mon départ, de saluer le gouverneur, M. Thomson. Nos anciennes relations, pendant qu'en 1868, à Dellys, il était payeur adjoint, et plus tard, alors qu'en 1873 il était devenu préfet du Doubs, eussent pu, peut-être, me permettre d'être mieux ou plus exactement renseigné. Je ne puis donc que répéter ce que j'ai entendu.

J'ai, du moins, la très grande bonne fortune de rencontrer le général Bouët, si malmené, dit la rumeur, après son insuffisante action sur le Day, contre les Pavillons noirs, et dès lors remplacé d'abord par l'amiral Courbet, ensuite par le général Millot, à la tête des indispensables renforts qu'il avait, jusqu'alors, inutilement sollicités.

« Le gouvernement de la République, dit-il, paraît vouloir se décider à reconnaître enfin qu'il n'y a pas à marcher à l'aventure, et que le bavardage diplomatique est, au moins, insuffisant là où la force armée peut, évidemment,

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