CHAPITRE QUATRIÈME
gon, le véritable centre commercial de la colonie. C'est la ville des riches pagodes. Elle est reliée à Saigon par un rapide tramway à vapeur, et bâtie sur le canal dérivé du La-Gom. De superbes quais en pierre, coupés de distance en distance par des ponts arrondis en dos d'âne, autant que ses pagodes lui donnent un réel cachet d'originalité. Les maisons, généralement bien construites, sont pour la plupart surmontées, à leur faîte, des fantastiques dragons chinois, et coupées de larges fenêtres garanties par des stores. Les magasins du rez-de-chaussée, largement ouverts, et protégés par des vérandas, sont du plus facile accès. Tous sont garnis de larges inscriptions en caractères chinois. La ville est divisée en quartiers distincts, suivant la nature des produits qui s'y rencontrent le plus habituellement. Et chaque quartier, sous l'autorité spéciale de deux mandarins, l'un chinois et l'autre annamite, jouit d'une véritable autonomie. La circulation dans les rues, remplies de marchands ambulants, est aussi laborieuse qu'à Hanoï, dans les quartiers chinois. Il y a surtout ici, du reste, des Chinois qui seuls sont les véritables commerçants, et dont l'opulente prestance autant que le luxe des vêtements en soie de toutes couleurs contrastent avec la misère en haillons des Annamites qu'ils emploient. À peine, de temps à autre, rencontre-t-on un Européen, généralement émacié et traînant la jambe.
22 janvier. — Je n'ai que le temps d'acheter quelques poteries artistiques avant de reprendre cette belle route de Ki-Hoa, couverte de tombeaux qui perpétuent tristement les glorieuses luttes du passé. Ce sont mes adieux à Saigon.
A midi, chacun doit être à bord, mais le pilote, moins exact, se fait attendre. Vers deux heures seulement, le Winh-Long remonte la rivière de manière à se trouver assez au large pour évoluer sur lui-même. La manœuvre est difficile. Le bateau engage fortement son avant dans la vase de la berge, puis fait machine en arrière, et se dégage doucement, pour se présenter au courant. Il faut beaucoup
de prudence pour éviter un échouage, même à marée haute* Et Saigon défile sous nos yeux. Le Winh-Long échange les saluts d'usage avec les navires de commerce, anglais pour la plupart, qui sillonnent le fleuve. On montre au passage un superbe paquebot, le Canton, retenu captif, dit-on, jusqu'à solution d'un procès intenté à son propriétaire. Le malheureux bateau, dans une fausse manœuvre, s'est jeté sur un dock flottant et Ta coulé à pic. L'épave, qui émerge à peine à marée basse, est encore un gros danger. A côté, un superbe voilier complètement désemparé par un coup de vent, puis un autre voilier français, chargé, me dit-on, pour la maison Espivent de Givet. Seuls quelques Anglais s'abstiennent du salut habituel. C'est l'expression d'une sympathie bien réciproque assurément.
Vers huit heures, le Winh-Long vient mouiller à hauteur du cap Saint-Jacques, dont la nuit nous permet à peine de distinguer la pointe, couverte d'arbres, et dominée du phare qui signale le difficile passage de la rivière, infranchissable à marée basse, à cause des rochers à fleur d'eau qui s'y rencontrent.
23 janvier. — Dès l'aube, nous côtoyons les îles Poulo- Gondore, dont nous avons fait le pénitencier de nos possessions de l'extrême Orient. Ce sont des masses d'apparence granitique, coupées à pic sur la mer. On y jouit, dit-on, d'un climat relativement agréable, et les forces épuisées par un séjour de quelque durée en Gochinchine s'y relèvent rapidement. Pourquoi, dès lors, n'y pas établir un sanatorium, si nécessaire dans la région? Et faut-il qu'elles soient seulement l'asile des brigands?
Nous voici, ayant doublé le cap, dans le golfe de Siam. Malgré la brise du nord-est, la chaleur est accablante, 27 degrés à l'ombre, dès le matin. On sent l'équateur, et chacun attend impatiemment le repos de Singapore.
24 janvier. — A sept heures, le Winh-Long s'engage dans le dédale des verdoyants ilôts qui forment la rade. Des villages