CHAPITRE QUATRIÈME
bâtis sur pilotis, des cases indigènes perdues au milieu des arbres, puis un étroit chenal ; et bientôt nous sommes ancrés à quai, entourés d'énormes approvisionnements de charbon. Une foule de petites barques, conduites par des Malais, s'accrochent aux parois du bateau, remplies de superbes coquillages, d'oiseaux, de fruits appétissants et autres menus objets, dont les voyageurs, dans ces parages, sont toujours amateurs. Il y a là, aussi, toute une escouade de blanchisseurs qui se disputent la faveur, généralement bien payée du reste, de laver, de repasser le linge, de nettoyer les effets. Et chacun donne ce qu'il a, certain d'avance que le tout lui sera scrupuleusement rapporté en parfait état, et sûrement dans la journée.
Mon aimable correspondant, M. Hinnekindt, m'attend à quai. Tout de suite une voiture nous enlève à la cohue, pour nous emmener au galop d'une longue et poussiéreuse avenue, vers la ville commerçante, aussi chinoise, semble-t-il, que l'est Cholon à côté de Saigon. C'est le grouillement de toute une population en travail.
Singapore, il y a soixante ans, n'était qu'une vaste plage occupée par des pécheurs malais ; sa situation exceptionnelle, à la pointe du détroit de Malacca, entre l'île de Sumatra, le golfe du Bengale et le golfe de Siam, ne pouvait échapper aux Anglais, qui l'achetèrent, en 1819, au sultan de Djaore* C'est actuellement la relâche obligée de tous les navires qui sillonnent l'Océan. On y rencontre tous les types; les Malais de Sumatra, les Indiens, les Chinois, les Japonais, les Javanais, les Birmans, les Siamois, et les nègres y coudoient les Européens, surtout Anglais; tous paraissant vivre en bonne intelligence, et cependant prêts à s'entre-tuer sous le plus futile prétexte, au moindre signal.
De même que tous les peuples, toutes les religions s'y rencontrent; tous les cultes y sont librement pratiqués. Catholiques et protestants, juifs et mahométans, brahmanistes et bouddhistes ou adorateurs du soleil y trouvent également leur temple. L'église catholique, l'évéché, la mission, plusieurs temples protestants, de nombreuses pagodes, des temples hindous aux amoncellements de dômes et de pyramides
sont remarquables tant par l'élégance que par l'originalité des constructions.
Mais surtout les environs de la ville sont merveilleux de luxuriante végétation, et tout parfumés d'enivrantes senteurs. Partout des (leurs, et les jardins publics, notamment le jardin Wampoo, du nom d'un riche Chinois qui en a doté la ville, sont des merveilles. J'ai malheureusement trop peu de temps à leur consacrer, dans la toute gracieuse compagnie de Mme et de Mlles Hinnekindt, afin de pouvoir encore, avant le départ, visiter quelques magasins encombrés des produits de l'Orient, où, grâce à elles, les Chinois font un appel presque loyal à ma modeste bourse. Le bibelot d'Orient! Qui donc peut résister à ses enchantements, alors surtout qu'il compte de nombreux amis ou parents à émerveiller?
C'en est fini du reste, non sans avoir pu, cependant, me rafraîchir à cette merveilleuse fontaine qu'est l'arbre dit du voyageur. Une simple entaille dans le tronc d'un palmier aux larges feuilles en éventail, et de suite on obtient un verre d'eau, claire autant qu'elle est fraîche et parfumée. Et dès ce soir il faut réintégrer le bord. Le Winh-Long, en quelques heures, a englouti mille tonnes de charbon. Demain, dès l'aube, il aura quitté la rade, pour s'engager dans le détroit de Malacca, entre la pointe méridionale de l'Indo-Chine et l'île de Sumatra, et très probablement, me dit le commandant Picot, ne relâchera plus avant Suez.
26 janvier. — Les Anglais ont balisé le passage ; la côte est semée de phares, dont quelques-uns, d'une grande portée; la brise est agréable malgré les éclairs qui sillonnent l'horizon, et le Winh-Long^ favorisé par le courant, file en moyenne quatorze nœuds, nous permettant à peine de deviner la ville de Malacca perdue dans les arbres.
27 janvier. — Pendant la nuit, le fils d'un riche négociant, passager à bord depuis Saigon seulement, est mort presque subitement. 11 était poitrinaire; il avait voulu, me disait-il, il y a quelques heures à peine, retrouver la France, espérant