CHAPITRE QUATRIÈME
encore y rétablir sa santé, minée par des fièvres contractées dans les forêts de la Gochinchine. Et ce soir, son corps enveloppé d'une toile à voile chargée d'un lingot de fer sera glissé à la mer, où tant d'autres parmi les braves soldats qui eux aussi espéraient revoir la patrie et la famille, l'ont précédé déjà. Le Winh-Long stoppe pendant quelques secondes, le prêtre dit les dernières prières, et la mer s'entr'ouvre pour une dernière demeure.
28 janvier. — A hauteur des côtes, inhospitalières, dit-on, de Sumatra, où les Hollandais qui l'occupent depuis bien longtemps déjà sont, paraît-il, toujours en lutte avec les indigènes réfugiés dans les montagnes du centre de l'île, la mer est superbe, mais la chaleur est accablante. A tribord voici leLapeyrouse, un croiseur français se rendant, paraît-il, à Kelung, au nord de l'île Formose, pour y renforcer notre escadre. On le dit armé de seize canons. C'est, depuis le départ, le seul bateau français rencontré en route. Le point indique 82° de longitude nord-ouest.
Les parages du Sumatra sont dangereux ; il faut fréquemment sonder pour éviter des rochers couverts. On utilise à cet effet, à titre d'expérience peut-être, la sonde dite de Thomson, basée sur le changement de coloration que fait subir à un liquide spécial, enfermé dans un tube de verre à parois épaisses, son immersion plus ou moins profonde dans l'eau de mer. Le tube de verre, lui-même protégé par un étui métallique, est entraîné au fond par une masse de plomb fixée à l'extrémité d'un fil d'acier enroulé sur une bobine. Le contact du fond est perçu par la main de celui qui tient le fil pendant qu'il se déroule. Le plomb se termine en cupule, remplie de suif blanc qui prend, par contact, l'empreinte du fond et permet d'en connaître la nature.
La composition du liquide est, paraît-il, tenue secrète; le changement de coloration serait dû à l'action indirecte de la pression plus ou moins forte, suivant que la profondeur est plus ou moins grande. Actuellement, l'expérience nous la dit de 85 mètres. M. Thomson, l'inventeur de cette solide,
est un officier de la marine anglaise, et Fauteur, également, d'un compas compensateur d'usage courant.
28 janvier. — Encore dans le détroit, ayant évité l'île Diamant, réputée de dangereux abord, pour longer les îles Poulo- Way et bientôt, par bâbord, la pointe septentrionale de Sumatra, dite Tête d'Àchem, du nom de la ville hollandaise qui s'y abrite. Un navire de guerre hollandais échange les saluts habituels. Nous voici dans le golfe du Bengale, gouvernant directement vers l'ouest, et poussés par une brise du nord-est, qui permet toutes voiles dehors. Ainsi paré, le Winh- Long est véritablement superbe.
La mer est bleue comme le ciel. Des bandes compactes de poissons volants sillonnent notre parcours, et de superbes méduses, aux longues tentacules complètement déployées, pullulent autour de nous. Le soleil brille d'un pur éclat. Pas une ride à la surface, et les incessantes métamorphoses que subit la coloration de l'eau disposent à la méditation.
30 janvier. — Depuis hier midi, le Winh-Long a parcouru 345 milles, près de 640 kilomètres, plus de 14 nœuds à l'heure. « C'est superbe, dit le commandant Picot. Ce soir nous serons à hauteur de Ceylan. » Vers sept heures, en effet, nous doublons Pointe-de-Galles, à trop grande distance pour distinguer la ville, mais sous le feu rouge, parfaitement reconnaissable, de son phare à éclipses, d'une portée de plus de vingt milles, parait-il.
31 janvier. — Et sans même pouvoir la reconnaître, nous longeons cette délicieuse Ceylan, au grand regret de ne pouvoir nous y arrêter encore, et d'y jouir quelque temps du merveilleux panorama dont j'ai personnellement conservé si bon souvenir.
Direction ouest-nord-ouest. La mer est grosse, le roulis insupportable, malgré la superbe pureté du ciel. Presque tous les passagers ont le mal de mer, et je n'y résiste pas moi-même. « Seulement 312 milles, dit le commandant, ce