CHAPITRE QUATRIÈME
n'est que passable, et nous avons à gagner du temps pour arriver suivant mes prévisions. » Voici les Laquedives et Maldives, dont nous distinguons à peine les groupements lointains.
1 er février. — Et ce matin, la mer, redevenue calme, permet à chacun de suivre les rapides évolutions des poissons volants qui paraissaient vouloir, en demi-cercle, se précipiter, sans succès du reste, à l'assaut de notre bateau.
C'est dimanche aujourd'hui. Les radicaux de la libre pensée, ainsi désignés sans doute en raison de leur zèle apostolique, n'ont pas réussi encore à faire supprimer la messe à bord. Notre aumônier profite du scandaleux répit, pour installer un autel provisoire sur le pont. Et la très grande majorité des officiers du bord, des matelots et des passagers, assiste respectueusement à l'office. Les honneurs sont rendus par un piquet en armes. Et les clairons sonnent aux champs pendant l'élévation. Quel scandale! Quel criminel attentat à la liberté.. . de ceux qui ne pensent pas comme nous !
5 février, — Voici, à peine entrevue, l'île Socotora. La mer redevient méchante. Et l'une des passagères en est impressionnée au point d'accoucher, avant terme, de deux enfants jumelles vivantes, mais de bien débile apparence. Les passagères ont hâte de confectionner les layettes, La viel Rien qu'une misérable et bien chétive cellule, mais une cellule animée par Dieu, seul maître des destinées!
6 février. — Dès l'aube, à hauteur du Raz-Driz, au cap Guardafui, à l'entrée du golfe d'Àden. Le cap Guardafui est la pointe extrême d'une vaste terre, en partie encore occupée par les sauvages Somalis et Gallas, dont la peau noire et les cheveux redevenus roux sous l'action de la chaux vive, contrastent avec la teinte cuivrée des Abyssins, presque civilisés, dit-on. C'est à la pointe nord de cette terre que se rencontre Àden que les Anglais ont faite maîtresse de la mer Rouge, vers l'océan Indien.
Trois avisos français, Y Oise, la Romanche et la Seudre, croisent actuellement dans le passage, s'en allant, nous diton, porter des troupes, d'une part à Madagascar, d'autre part au Tonkin. Le Winh-Long passe sans s'arrêter, ayant seulement échangé les saluts habituels.
7 février. — Et nous voici à l'entrée du détroit de Bab-el- Mandeb, dont les Anglais entendent être également les maîtres exclusifs, en couvrant de canons l'île de Périm, qui en commande l'entrée. L'Afrique et l'Asie, la première à 10 kilomètres environ, la seconde à 3 ou 4 kilomètres au plus, sous le canon des Anglais, garantis encore par les innombrables écueils de la côte. La porte de la force, la porte des larmes ! Tout navire qui entre ou sort de la mer Rouge est tenu sous le canon. La France paraît s'efforcer, cependant, d'atténuer cette redoutable menace par l'occupation, à hauteur de Périm, et sur terre africaine, du territoire d'Obock dont un Français patriote, Soleillet, a obtenu la concession d'un sultan indigène, et où, depuis quelque temps seulement, nous avons, parait-il, une petite garnison. C'est le défi du droit à la force, et aussi, peut-être, un centre possible d'importantes transactions commerciales.
S février. — Nous voici dans la mer Rouge; et l'insupportable chaleur qui s'y observe pendant la plus grande partie de l'année nous est actuellement fort clémente. Le vent du nord nous protège, mais aussi nous retarde. La côte apparaît au loin, brûlée parle soleil, aride et désolée. On la dit habitée seulement par quelques tribus errantes, notamment des Somalis et des guerriers Danakils, toujours en quête du pillage des bateaux qui, parfois, y sont forcément abandonnés.
Il y a fête à bord, à l'occasion du baptême de nos soeurs jumelles. Suivant l'usage, les parrains sont le commandant et le second, les marraines deux passagères : Mmes Lehup, femme d'un magistrat, et Pugnet, toutes deux revenant de Saigon. La vie, la mort! A côté de ces deux enfants qu'un prêtre appelle à la vie chrétienne, voici qu'une toute jeune femme, une
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actrice de Saigon, se meurt de la poitrine, et demande, elle aussi, les secours de la religion, a Je yeux, me dit-elle, mourir en chrétienne, confiante en la miséricorde de Dieu que j'implore dans le fond de mon âme. » Et le prêtre qui bénit les berceaux a le pouvoir aussi de pardonner au nom de Dieu. Là où la science est impuissante, la Foi console.
10 février. — Le Winh-Long qui, ce matin, a franchi la ligne du Cancer, vient de rencontrer, vers dix heures, le paquebotposte français parti de Marseille le 1 er février. Et nous savons par lui les nouvelles qu'il a pu obtenir au passage à Suez.
Nos troupes, dit-il, paraissent devoir être actuellement devant Lang-Son. Le général Brièrede l'Isle a rejoint le général de Négrier. Malgré les difficultés du terrain et la résistance opiniâtre des Chinois, elles ont, les 4 et 5, franchi le col de Déo-Van et enlevé les formidables retranchements qui constituaient les principales défenses chinoises en avant de Lang-Son. Malgré plusieurs retours offensifs, les Chinois sont en pleine déroute, mais nos pertes sont relativement considérables.
A bientôt, sans doute, l'heureuse confirmation de nos succès ; car nous voici dans le golfe de Suez, à hauteur de l'île Massouah, autrefois de si dangereuse rencontre, mais aujourd'hui signalées par le superbe phare de Jubal, entretenu, sous la surveillance anglaise, par des prisonniers arabes, seuls capables de résister au terrible soleil de l'inhospitalière région. Il y a cependant là quelques arbres qui contrastent avec l'aridité du sol. Voici, du reste, que nous approchons le cap Petroleum, puis que nous apercevons, perdues dans le lointain, les cimes dorées du montSinaï. Par bâbord les côtes de l'Arabie d'Afrique, la Nubie, l'Abyssinie, l'Ethiopie; par tribord la chaîne du Sinaï, les montagnes désolées de l'Arabie d'Asie, puis la miraculeuse fontaine de Moïse.
12 février. — En rade de Suez à deux heures du matin, seulement le temps de confirmer les superbes succès de nos