AU TON&IN
armes, de remplir les formalités exigées par la santé et d'obtenir le libre passage du canal. A sept heures le pilote est à bord, à huit heures le Winh~Long est en route. Et voici, bientôt, le pont de bateaux mobile utilisé pour le passage des caravanes qui vont à la Mecque. Dans le lointain, les hauts contreforts de l'Arabie; puis, sur la rive gauche, le Sérapéum de Memphis, victorieusement arraché à l'enfouissement par un Français, le savant Mariette. Et bientôt les lacs amers, sillonnés de barques et de petits vapeurs. De grands poteaux, fixés de distance en distance, indiquent la route à suivre par les paquebots.
13 février. — Voici le lac Timsah, de l'eau boueuse où cependant se profilent encore, au point même de jonction du canal avec le lac, les débris du palais occupé par l'impératrice Eugénie lors de l'inauguration; puis, à courte distance, dans un véritable nid de verdure, le palais d'Ismaïl pacha, et la gracieuse Ismaïlia. A peine une étroite oasis, alimentée par le canal d'eau du Nil qui, de Suez à Port-Saïd, entretient, sur la rive gauche, les maigres plantations des employés. Tout autour le désert. Et le Winfi-Long avance très lentement, étroitement enserré par des montagnes de sable mouvant, au milieu desquelles la drague, constamment en travail, peut seule entretenir un passage suffisant. Puis voici le lac Ballah, où nous jouissons d'un fantastique coucher de soleil, successivement irisé de blanc, de bleu, de rose et de violet, et paraissant s'anéantir dans le sable jaune du désert. C'est là, me dit-on, que s'observent, presque journellement, les plus remarquables effets du mirage. Mais il est aujourd'hui trop tard, sans doute, et nous ne pouvons guère que deviner, perdues dans l'espace, quelques baraques autrefois, paraît-il, occupées par les ouvriers du canal, des croix de bois et des groupes d'Arabes suivant des chameaux. Rapidement, sans nous arrêter dans aucun des garages où de nombreux bateaux paraissent attendre notre passage, nous franchissons le lac Menzaleh pour arriver enfin, après minuit, en rade de Port- Saïd, ce caravansérail de toutes les nations que M. de Lesseps
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a construit à l'entrée du canal. Malgré l'assaut des portefaix et des marchands d'amour à bon marché, je résiste au plaisir d'y passer la nuit, me contentant de confier à notre pilote une simple dépêche de famille. Dès l'aube, du reste, le Winh- Long a complété son approvisionnement de charbon, acheté quelques légumes verts dont nous sommes privés depuis Singapore, et bientôt nous voici dans la Méditerranée, dans l'anxiété de la dernière étape vers le retour.
15 février. — En vue des côtes de Candie, le mont Ida paraît couvert de neige. Il fait froid, les derniers jours de traversée paraissent devoir être particulièrement pénibles. Déjà, dans le canal, nous avons perdu un malheureux soldat épuisé par la dysenterie. Et voici que deux autres succombent, dans la journée, bientôt suivis par cette jeune actrice qui, ainsi qu'eux, espérait encore revoir la patrie, peut-être même y oublier les menaces de la mort. L'impitoyable Méditerranée, au retour de l'extrême Orient, exige le sacrifice, et engloutit les plus douces comme les plus légitimes espérances. Encore n'estelle point satisfaite, et voici qu'elle se venge, vis-à-vis de ceux qui entendent lui échapper, par un formidable coup de vent qui nous désempare dès que nous quittons les côtes protectrices de Candie et du mont des Muses.
15 février. — Si violente qu'elle soit, la mer est impuissante; bientôt les côtes de la Tripolitaine, à hauteur de l'île Caprera et de la Grèce, paraissent quelque peu nous abriter. Et le Winh-Long semble redoubler d'efforts pour dévorer l'espace. Il le faut bien, en vérité, car plusieurs qui redoutaient la mer Rouge ont assurément beaucoup plus à redouter la Méditerranée.
17 février. — Voici les côtes de la Sicile, puis l'Etna majestueux couvert de neige, et laissant cependant deviner son immense cratère, d'où s'échappe, de minute en minute, un énorme nuage de vapeur incandescente. Bientôt la pointe aride de l'Italie, le cap Spartivento, la petite ville de Mellito,
puis, à Tentrée du détroit, le cap Pellaro, et bientôt, d'un côté, l'importante Messine, de l'autre la gracieuse Reggio, en amphithéâtre, aux flancs d'une coquette montagne richement plantée et couverte de villas. Puis voici la ville de Scylla dont il nous est facile de distinguer les belles habitations, et, grâce à nos jumelles, l'active circulation des habitants. Et presque en face, les redoutables rochers de Charybde et de Scylla, dont le légendaire tourbillon n'estpas du tout à dédaigner par les vents du sud-est, au moins pour les voiliers.
Puis, ayant franchi le détroit, voici qu'apparaissent les îles Lipari, petites, rocailleuses et toujours dignes, semblet-il, du séjour d'Éole, le redoutable maître des vents. Au centre le panache blanc du Stromboli, en pain de sucre coupé d'une large échancrure d'où s'échappent parfois des flammes, et toujours de la fumée ; le séjour des âmes du purgatoire, dont les supplications s'entendent au loin en douloureux gémissements, dit la vieille légende des Croisés de la Terre sainte.
Nos loustics, beaucoup moins respectueux, n'hésitent pas à l'invectiver, le déclarant incapable de jamais casser sa pipe.
18 février. — Mer superbe, ce matin, mais pour quelques heures seulement. Rien de changeant comme la Méditerranée; vers midi la brume nous permet à peine de distinguer la côte d'Italie, de deviner Naples et de signaler Givita- Vecchia, la porte delà Ville éternelle. Le vent souffle d'ouest, et la houle devient très pénible. A peine un peu de répit à l'abri de l'île d'Elbe, du légendaire rocher de Monte-Cristo et du phare de Giglio. Nous sommes à 60 milles à peine du cap Corse, que nous doublerons dans la nuit.
19 février. — Le cap Corse ! La France ! Ce soir nous serons à Toulon! Et malgré le froid, malgré de continuelles ondées, chacun se tient sur le pont, agité, anxieux, tout absorbé dans l'attente de l'heure. Voici les Alpes maritimes, dont les sommets, couverts de neige, semblent soulever leur blanc manteau pour égayer les cœurs. Dans le lointain, Menton, Nice, puis les îles d'Hyères, et bientôt la rade de Toulon 1