CHAPITRE CINQUIÈME
28 février, — Les Chinois ont-ils enfin cédé? On le dit à Lang-Son. Et cependant, en réponse à la destruction de la porte de Chine et à la provocation du général de Négrier, ils viennent de répondre par cette audacieuse menace, partout affichée aux environs de Cua-Caï :
« Nous reconstruirons notre porte avec des têtes de Français. »
Mais ils demeurent tranquilles. Et la colonne en profite pour mettre rapidement en bon état les affreux sentiers qu'il a fallu souvent escalader à la force des poignets pour arriver jusqu'à eux. Il s'agit maintenant de les rendre praticables aux convois d'approvisionnement. Tous le comprennent. Et la rude besogne est activement menée, d'une part par nos soldats, entre Lang-Son, Cut et Thaï-Moi, où aboutit la route mandarine Kep-Bac-Lé ; d'autre part, sous la direction du génie, par les coolies, entre Thaï-Moi et Dong-Song, à travers les mamelons du col de Déo-Quao, où aboutissent, par les cols de Déo-Van et de Déo-Quan, les sentiers d'accès vers Chu, notre centre de ravitaillement sur le Loc-Nam.
C'est grande fatigue pour tous ; et l'ordinaire, cependant, laisse bien un peu à désirer. Ni pain ni vin, cela n'est pas réconfortant; mais on a du cœur au ventre; la quotidienne de riz, de viande, de thé et de tafia suffit pour entretenir la machine.
Le capitaine d'artillerie Renaut dirige les travaux. L'exécution est assurée, à tour de rôle, en outre des coolies, par un bataillon d'infanterie, régulièrement relevé tous les quatre jours.
6 mars. — « Les mercantis commencent à arriver à Lang- Son. Ils apportent, avec la presque certitude de la paix, les moyens d'améliorer sensiblement l'ordinaire. On peut même, au moins tous les deux jours, remplacer le biscuit par une ration de pain. Mais le vin demeure encore exclusivement réservé pour les malades et les blessés. Et le thé, non plus que le tafia, sont impuissants à le remplacer. Encore un peu de patience, dit-on. Il n'y en a plus pour longtemps. »
358 AU T0NKIN
15 mars. — Maïs voici que des rassemblements sont signalés à quelques kilomètres de la porte de Chine ; ils nous font craindre de nouvelles complications. Il faut se tenir en garde, savoir au moins les intentions. Depuis le 10, nous occupons That-Qué, que les Chinois ont abandonné sans combat, sur simple reconnaissance d'un peloton de chasseurs à cheval.
17 mars. — Le général décide, en conséquence, une forte reconnaissance par Dong-Dang, jusqu'à la porte de Chine. Mais les Chinois s'abstiennent de toute manifestation, et la reconnaissance peut rentrer dans son cantonnement de Lang- Son sans être aucunement inquiétée.
18 mars. — Le colonel Herbinger, avec les bataillons du III e et du 23 e , une batterie et un peloton de chasseurs, remplacç à Dong-Dang le commandant Diguet.
Le général, d'autre part, accompagné de tous les chefs de corps et de services, y compris le colonel Borgnis-Desbordes, récemment arrivé de France, poursuit une attentive étude des hauteurs qui dominent Lang-Son, et des deux routes par dit et Pho-Vy qui s'y rejoignent. Il paraît inquiet ; il constate que les travaux ne sont pas assez avancés encore pour donner à la place la sécurité nécessaire « La brigade, dit-il, est très en l'air, elle n'est pas assurée de sa base d'opérations, et les communications sont encore impraticables aux convois. 11 faut, coûte que coûte, activer les travaux, dussions-nous manger ici nos bottes. »
22 mars. — Et, comme pour lui donner raison, voici que les Chinois essaient, pendant la nuit, de nous surprendre à Dong- Dang. Mais la petite garnison veille, elle est immédiatement sur pied. De suite la grand'garde, avec le capitaine Bœsch, crible de balles le terrain où ils paraissent vouloir se grouper. Mais déjà sans doute ils ont disparu. Seulement vers le matin, il est facile au capitaine Verdier de les constater très nombreux, ets'avançant régulièrement, après occupation