CHAPITRE CINQU1ÈMK
chés par les difficultés du terrain, ont échoué dans l'attaque du plateau, clef de la position, que les Chinois avaient pu, dès le matin, rapidement occuper. Seule une compagnie, celle du capitaine Gayan, s'est maintenue à mi-côte, mais pour s'y trouver bientôt complètement entourée, et obligée de se frayer un chemin dans une lutte corps à corps qui lui coûte la moitié de son effectif, parmi lesquels ses deux officiers, le lieutenant Thiébaud, aussitôt décapité, et le souslieutenant Bruneau, mortellement blessé. »
Vainement les deux compagnies de la légion, temporairement en réserve, tentent un mouvement offensif de dégagement. Le brave capitaine Cotter qui les entraîne est aussitôt décapité. Et les Chinois, dans une furieuse poussée, réussissent à réoccuper les mamelons, que nous devons successivement abandonner. Bientôt ils arrivent, jusqu'au pied du piton où se tiennent encore l'artillerie et le général. Ils sont en tel nombre, ils nous tiennent de si près que la résistance est impossible. Il faut battre en retraite. Et malgré la nuit l'évacuation s'effectue sous le feu; avec l'ambulance et les blessés qu'il faut entourer et garantir, avec les canons qu'il est impossible de charger sur les quelques mulets encore debout, et qu'il faut enlever au prix d'efforts surhumains, pendant que d'énormes pierres roulantes bondissent, au milieu des groupes, des pentes abruptes à descendre. Et quand le général se décide à son tour à se retirer, il n'en est véritablement que temps, car déjà les Chinois sont au sommet!
Heureusement, du reste, ils paraissent peu disposés, au moins immédiatement, à nous poursuivre longuement. Au centre, ils sont très occupés du pillage des sacs abandonnés, et quelques feux de salve suffisent à les maintenir. Sur les côtés, deux compagnies de la légion peuvent, au prix d'énormes sacrifices (capitaine Brunet tué et capitaine Gaucheron gravement blessé), écarter les masses qui cherchent à nous envelopper. Grâce à leur courageux dévouement, la route, dans la plaine, demeure relativement libre. Et la petite colonne est si réduite qu'elle n'est plus guère qu'un convoi de blessés.
De fait, sur un effectif total de 925 combattants, elle en a perdu plus du quart, 275 tués ou blessés, parmi lesquels 13 officiers. L'épreuve est cruelle. Chez tous, cependant, le moral demeure inébranlable. Le général est là. Et ses paroles sont aussi réconfortâmes qu'est martiale son énergique attitude.
« L'échec de Bang-Bo, dit-il, est un douloureux épisode; il nous a coûté un bien lourd sacrifice, mais il n'aura pas d'autre conséquence si nous savons demeurer prêts pour de nouvelles luttes. »
Et la retraite s'effectue régulièrement, par échelons succès sifs, sous la constante surveillance du général, qui demeure à l'arrière- garde, et prend toutes dispositions, tant pour garantir les blessés que pour maintenir l'ennemi. Enfin, très tard dans la soirée, la colonne arrive à Dong-Dang, reprend ses cantonnements de la veille, et peut jouir, sous la protection des postes avancés, d'un indispensable repos. Seule l'ambulance veille, encore impuissante, malgré ses prodigieux efforts, à assurer aux blessés tous les soins immédiats dont ils ont un impérieux besoin.
25 mars. — Les reconnaissances du matin apprennent que les Chinois, demeurés sur leurs positions, n'ont pas encore franchi la frontière. Cependant, l'abandon de Dong-Dang s'impose, autant en raison de sa position trop en l'air que de l'insuffisance absolue des effectifs nécessaires à la défense. En conséquence, dès huit heures, le général fait sonner le refrain de la brigade, puis la diane et la soupe, que tous les clairons des postes de grand'garde, face à l'ennemi, répètent éperdûment, comme pour lui faire bien comprendre qu'on l'attend de pied ferme, prêts à lui faire payer son éphémère succès.
Et vers dix heures seulement, ordre est donné de retirer les avant-postes, pour se replier sur Lang-Son. La route est gardée par le 23 e , appuyé de quelques renforts arrivés de France depuis deux jours. Et la retraite se poursuit dans un ordre parfait, sans à-coûps, sans autre préoccupation qu'une efficace protection des blessés.