‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 201 sur 216 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

doute en Chine et dans l'Annam, l'évacuation de La ng-Son et la retraite jusqu'à Chu-Lang-Kep sont tenues pour des preuves de manifeste impuissance. Et, de nouveau, la cour de Hué provoque clandestinement des soulèvements, de nouveau Lu-Vinh-Phuoc et ses pirates infestent le pays.

8 avril. — Mais, d'un autre côté, l'amiral Courbet a vigoureusement agi. Après le refus systématique, malgré ses instances, de l'autorisation nécessaire pour gagner Port-Arthur et bloquer ainsi, avec le golfe de Pé-Tché-Li, la route directe de Pékin; après l'insuccès prévu d'une tentative d'occupation de l'île Formose et de la très coûteuse attaque de Kélung par le colonel Duchenne, il a dû se contenter de tenir les îles Pescadores, entre Formose à l'est et la côte de Fo-Kien à l'ouest. Il intercepte ainsi, dans le détroit de Fo-Kien, la route maritime vers la Chine du nord, dès lors privée de ses moyens habituels d'approvisionnement, notamment de riz, et, dit-on, menacée de la famine.

Et la Chine qui, d'autre part, sait l'envoi de nombreux renforts, vient de consentir un armistice qui paraît préparer la paix.

14 avril. — Les Chinois du Quang-Si n'en persistent pas moins, cependant, dans leurs tentatives offensives. Aujourd'hui même, ils viennent de nous attaquer, en grand nombre devant Lang-Kep, d'où le colonel Godard, avec le 23°, n'a du reste pas eu grand'peine à les écarter, après leur avoir infligé des pertes considérables.

Et les pirates continuent à infester le delta; ils s'installent pendant des semaines dans les villages soustraits à la surveillance directe, y frappent des contribution, brûlent tout, enlèvent les femmes et les enfants quand ils ne sont pas satisfaits, et disparaissent pour occuper d'autres villages dès qu'ils se sentent menacés.

Vainement une colonne, commandée par le colonel Borgnis-Desbordes, avec une batterie d'artillerie, sous les ordres du commandant de Douvres, s'efforce de les poursuivre et

de les éloigner de la très difficile région qu'ils occupent habituellement vers le sud-est, entre Quan-Yem et Chu. Elle ne réussit guère qu'à semer les halliers de nombreux malades qui tombent épuisés de forces, ou sont tués par le soleil. Tout au plus est-il possible de relever le croquis topographique, en vue d'une occupation ultérieure.

Et de même, la petite colonne qu'emporte YÉclair jusqu'à Dap-Cau, et qui doit fouiller le pays entre Bac-Ninhet Thaï- Wguyen, n'est pas plus heureuse. Elle a du moins ce résultat de montrer une fois de plus, aux populations, la volonté bien arrêtée de la France d'occuper dorénavant tout le Tonkin.

10 juin. — Voici du reste, très heureusement, que la paix est officiellement signée avec la Chine, et que les contingents annamites n'ont plus à compter sur son appui. Il en est temps, car les chaleurs et des orages quotidiens imposent, de toute nécessité, le repos. Sachons donc nous contenter, non pas cependant que nous ayons obtenu complète satisfaction. Car, si la Chine abdique dorénavant toute prétention à la souveraineté de l'Annam et du Tonkin, c'est à la condition que, sans la moindre indemnité ou compensation, nous évacuerons nous-mêmes, immédiatement, Formose et les Pescadores, y compris cette rade de Makung si glorieusement conquise par nos armes, et si importante à notre garantie d'avenir.

En réalité, le nouveau traité n'est rien que le retour pur et simple au traité de Tien-Tsin, impunément violé, il y a près d'un an, en avant de Bac-Lé. 11 suffit, paraît-il, à notre nouveau ministre, M. Brisson.

11 juin. — Et, pour augmenter encore notre tristesse de cette très incomplète satisfaction, voici que la France a l'immense douleur de perdre le véritable héros de sa campagne dans l'extrême Orient. L'amiral Courbet, dont on peut assurément dire qu'il fut, lui second, le chevalier sans peur et sans reproche, vient de mourir à Makung,

Page 1