‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 202 sur 216 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

épuisé de souffrances morales bien plus encore, peut-être, que de fatigues physiques.

L'amiral avait, de longue date, appris à mépriser la mort, ayant dans l'âme la certitude de la vie dans l'au-delà. La satisfaction de la conscience lui fut assurément le seul encouragement dans sa lutte incessante, dans son dévouement absolu à la France qui, elle, doit vivre, toujours et quand même, prospère, puissante et respectée de tous. La Patrie, dont il était la force dans le présent autant que la légitime espérance, ne pouvait être plus cruellement frappée. Et nul soldat n'a mieux que lui mérité le suprême salut du drapeau.

10 juillet, — La Chine s'est inclinée. Mais nous avons encore à soumettre l'Anna m. La cour de Hué, dont les agissements occultes n'ont jamais permis la moindre illusion, n'a pas dit encore son dernier mot.

Mais le général de Gourcy, appelé à remplacer le général Brière de l'Isle dans le commandemenl d'un nouveau corps expéditionnaire sensiblement renforcé, vient de débarquer à Tourane. De suite, il a formellement exigé d'être reçu à Hué, en audience solennelle, par le jeune roi assisté de son conseil. Les régents, Nguyen-Thuong et Than-Thuyet, après s'être inutilement efforcés d'endormir sa demande sous les apparences de la plus respectueuse soumission, ont cru pouvoir se débarrasser de lui dans un odieux guet-apens. Ils ont clandestinement soulevé le pays. Puis, au milieu de la nuit, alors qu'ils supposaient nos soldats endormis, ils se sont rués tant sur la concession française que sur la légation, résidence temporaire du général, et sur le très petit contingent de nos troupes à la citadelle, qu'ils ont, pendant plusieurs heures, criblé de mitraille et d'obus.

La répression ne s'est heureusement pas fait attendre. Grâce à l'énergie et au sang-froid du commandant Metzinger, du bataillon des zouaves, nos troupes ont pu rapidement débloquer la légation, puis occuper le palais royal et la citadelle, et soumettre la ville.

376 AU TONRIN

La lâche agression ne nous en a pas moins coûté huit officiers et quatre-vingt-deux soldats tués ou blessés, appartenant, pour la plupart, au bataillon des zouaves. Et le jeune roi Han-Nghi, entraîné par le régent Thuyet, a réussi à s'enfuir, mais laissant au palais, en outre d'une quantité d'objets précieux qui furent scrupuleusement inventoriés et conservés en lieu sûr, près de douze millions en barres d'argent, qui vont permettre d'organiser immédiatement l'indispensable expédition à travers le pays. *

Jusqu'à ce jour, les mandarins et lettrés sont demeurés les maîtres absolus. Il s'agit, non pas de les remplacer immédiatement, du moins de les surveiller de très près, de contrôler activement leur pouvoir. Tout naturellement, ils redoutent notre immixtion dans les affaires, assurés qu'ils sont que le protectorat français n'est pas une vaine formule, et qu'il entend empêcher l'arbitraire exploitation du peuple. Le régent Thuong est l'un des premiers à s'en apercevoir : malgré ses protestations de soumission et de dévouement, son astucieuse action a bientôt été convaincue de félonie. Et voici qu'il est interné à Poulo-Gondore, où sans doute il sera bientôt rejoint par son compère Thuyet.

10 août. — Le jeune roi, toujours en fuite, demeure introuvable. Et le général de Gourcy, justement préoccupé de l'indispensable reconstitution d'un pouvoir reconnu par le pays, vient de le remplacer, sur le trône, par un petit-fils de Tu-Duc que les mandarins, malgré son droit d'aînesse, avaient antérieurement écarté, dans le but de gouverner eux-mêmes sous le nom d'un enfant. Le nouveau roi, Dou-Kanh, ayant publiquement reconnu le protectorat de la France, a consenti, en présence du peuple et des mandarins, à recevoir l'investiture officielle du général. La cérémonie étant accomplie à la légation française, le roi a dû, pour pénétrer en souverain dans le palais royal, se faire assister du général et du résident, qui marchaient à ses côtés.

Et maintenant, c'est en son nom que la force armée de la France est appelée à maintenir le pays. De l'avis des mis-

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