‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 203 sur 216 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

sionnaires et des anciens, il eût été rationnel et sage de profiter de cette agitation de l'Annam pour reconstituer le royaume du Tonkin autonome. Il faudrait, disent-ils, et c'est, dit-on, aussi l'avis du général, appeler au trône, sous notre suzeraineté, l'un des descendants encore existants de l'antique famille royale des Lé, qui compte au Tonkin de nombreux et fidèles partisans, très généralement amis de la France. Ce serait non pas seulement affirmer notre puissance et nous attacher le Tonkin, heureux d'échapper ainsi à l'exploitation des mandarins, mais encore établir, pour notre sécurité, une solide barrière entre la Chine et F Anna m.

Notre gouvernement, parait-il, ne partage pas cet avis. 11 ignore le pays et, malgré les avertissements, commet une erreur regrettable.

Le gouvernement du Tonkin par l'Annani, c'est, disent les anciens, l'exploitation du peuple par les mandarins. Ce n'est assurément pas là ce qu'espéraient les Tonkinois, ni ce qu'a promis la France.

Quoi qu'il en soit, on peut considérer que le pays est dorénavant pacifié. Sans doute, des bandes de pirates l'agiteront longtemps encore, mais éparses, sans cohésion, et, dès lors, impuissantes à provoquer un soulèvement général, ni de l'Annam ni moins encore du Tonkin.

Une fois de plus, la rude campagne a prouvé que les mauvaises conditions hygiéniques sont, partout et toujours, plus préjudiciables aux armées que le feu de l'ennemi, même le plus meurtrier; qu'il est dès lors d'obligation de prendre les plus rigoureuses mesures, avant toute entrée en campagne, pour garantir la santé des troupes. Elle nous montre encore que la victoire est aussi souvent le prix de l'endurance à supporter les fatigues et les privations, que le résultat de la science et du courage.

Assurément, le protectorat de l'Annam et du Tonkin justifie les sacrifices que s'est imposés la Patrie pour le réaliser. C'est la Chine ouverte, c'est l'Indo-Chine reconstituée, et comme une réparation de la désastreuse impéritie du gouvernement de Louis XV dans son abandon des Indes, comme,

du reste, de toutes nos colonies d'alors. C'est le retour à la politique traditionnelle de la France à toutes les grandes époques de sa glorieuse histoire, et, certainement, le seul titre de J. Ferry à la reconnaissance du pays (1).

Et la France, a dit très justement J. Ferry, je crois, a, plus qu'aucune autre nation civilisée, mission, pour continuer sa glorieuse tradition, de porter, partout où elle le peut, sa langue et ses mœurs, son drapeau et son génie.

L'humanitarisme qui refuse aux peuples civilisés le droit d'expansion coloniale est la plus dangereuse des utopies, parce qu'il méconnaît la loi de la lutte pour la vie. L'humanité tout entière n'est rien, en effet, qu'un composé d'êtres réels, constituant un tout idéal, de même que notre corps n'est rien qu'un composé de cellules constituant un tout matériel. Or, s'il est absolument juste et rationnel de reconnaître que tous les hommes sont solidaires les uns des autres, n'est-il pas évident qu'ils le sont à la manière même des cel Iules de notre corps, sans cesse agissantes et réagissantes, toujours en lutte et parfois dans l'obligation de s'entre-détruire pour l'indispensable entretien de la collectivité qui constitue l'organisme tout entier. To be or not to ie, dit Hamlet. Pour être, il faut lutter, c'est la loi de la vie, qu'elle soit la vie de l'humanité dans son ensemble, ou de notre corps dans son aménagement cellulaire. Faire de l'humanitarisme dans la bonne acception du mot, c'est modifier, perfectionner l'humanité. C'est l'acte même de la vie. L'humanité ne peut vivre qu'en se modifiant sans cesse dans une incessante pénétration de ses éléments constitutifs. Son bien être, c'est l'équilibre, il n'est que temporaire. Que s'il est juste de dire du monde terrestre qu'il est la Patrie de l'humanité, n'est-il pas

(1) Il s'agit actuellement de maintenir; cela nécessitera sûrement encore de longs efforts, surtout une étroite surveillance. La Chine assurément n'est que temporairement soumise. Et de leur côté, les Japonais, étroitement parqués dans leurs îles, n'attendent qu'une occasion pour s'étendre en Asie. Sans aucun doute, alors, ils voudront repousser la domination de l'Europe. La lutte des races est fatale comme est, raisonnablement, indispensable la protection des peuples faibles par les peuples forts. Elles sont une conséquence du perfectionnement comme une nécessité de la civilisation.

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