CHAPITRE SIXIÈME
évident que cette Patrie est, de même que notre corps, un assemblage d'organes distincts, qui, tous, ont à remplir une fonction distincte. Est-ce donc que l'estomac peut remplacer le cœur, est-ce donc que le cœur a les mêmes fonctions que le cerveau dans l'ensemble des échanges, des incessantes modifications qui constituent la vie matérielle? Et n'est-il pas évident que l'internationalisme prétend une incompréhensible aberration, alors qu'il soutient l'inutilité des Patries distinctes, comme s'il était possible de prétendre l'inutilité des organes distincts. On a dit, justement, que la France a le génie de l'expansion. N'est-ce pas qu'il faut, dès lors, la dire le cœur du monde? Or, le cœur ne peut battre qu'à la condition de recevoir et de transformer, sans cesse, les éléments globulaires qui lui sont apportés de toutes les extrémités du corps, et qui sont eux-mêmes le produit de la lutte, de la destruction, d'une incessante régénération. Nos organes sont solidaires, c'est incontestable. Ils n'en sont pas moins astreints, en raison des fonctions spéciales de chacun, sinon toujours à lutter les uns contre les autres, du moins à .travailler sans cesse pour trouver au loin et s'incorporer les éléments nécessaires à leur entretien, par conséquent à leur utile fonctionnement. La loi qui régit les fonctions de nos organes est également la loi qui régit la politique coloniale de la part des nations civilisées.
De même que pour greffer, il faut de toute nécessité déchirer; de même que la soudure du liber et de l'aubier implique, en outre d'une exacte juxtaposition, et quel que soit le mode d'opération, l'écartement préalable des fibres nécessaire à la pénétration; de même que la greffe n'est pas le parasite, mais bien l'instrument de conjonction indispensable à la production du meilleur fruit... de même la civilisation d'un peuple primitif ou dégénéré implique nécessairement écartement, juxtaposition et force de pénétration.
Avant de se faire tolérer, avant de s'affirmer dans une généreuse fermeté, avant de réaliser la véritable fraternité des peuples, la civilisation doit nécessairement écarter les obstacles. Et pour les écarter, elle a besoin de la force.
C'est par le catholicisme que la France a préparé ses colonies; c'est par la force et par l'ordre social qu'elle a pu les réaliser. Puisse-t-elle demeurer convaincue que l'humanitarisme n'est pas la fraternité; que partout, et dans tous les temps, la civilisation a nécessité le sacrifice du sang, tant celui des martyrs que celui des soldats, que la vie c'est la lutte, et que l'abandon dans l'indifférence aboutit fatalement à la mort.
La France catholique, fille aînée de l'Église, a des prérogatives comme elle a des obligations. Ce qu'a dit Gambetta, J. Ferry et plus récemment Paul Bert, malgré leur sectarisme religieux, ont compris qu'il le fallait appliquer au Tonkin. Par patriotisme, ils furent l'un et l'autre les protecteurs décidés des missions catholiques françaises. Nos ennemis, ceux qu'attristent un réveil patriotique, les Anglais surtout, dont les passagères démonstrations ne sauraient faire oublier l'incessante autant que la sournoise action, peuvent en être mécontents. Ils n'ont pas à nous imposer une ligne de conduite. Mais le plus sage est assurément de les imiter. Dans toutes leurs colonies, les Anglais, comme aussi les Allemands, se sont, avant la conquête, imposés par l'infiltration religieuse. Les congrégations protestantes disent la foi nationale allemande, Y ] Aldeutschland, le culte de la Patrie allemande, comme les diaconesses de Mild-May propagent, avec la Bible, surtout le culte de la Greater-Britain. Que si les missions catholiques ont, avant tout, le devoir de répandre le divin enseignement du Christ, les missionnaires français, ces messagers de la bonne parole et de la pure morale, ces courageux autant que résignés pionniers de la civilisation, savent aussi l'obligation qu'ils ont de faire surtout aimer la France. Et certes, on a le droit de le dire; il faut le dire parce que c'est la vérité : avec nos missionnaires, le plus souvent par eux, les Français, dans toutes leurs colonies, sont généralement aimés. C'est qu'ils sont partout des frères aînés, et non pas seulement des exploiteurs.
En Annam et au Tonkin, comme dans toutes ses colonies, la France catholique affirme et pratique la véritable frater-