‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 205 sur 216 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

nité des peuples, non pas cet humanitaire altruisme qui n'est rien que l'égoïste oubli du devoir dans l'indifférence.

Maintenant que l'indispensable force matérielle a fait sa besogne, il appartient à la force morale d'accomplir aussi la sienne. C'est, dans le monde, la traditionnelle mission de la France. Elle n'y faillira pas.

COEPS UPiDITIOXXAIRE

DU TOJIMX.

Service de santé. RAPPORT sur les opérations de F ambulance

Ambulance de la 2 e brigade depuis sa constitution, le

de la 2« brigade. ^ , . , % , \ n nr-i

— 29 février , jusqu a sa rentrée a Bac-D/inh

29 février ,

au 21 mars 1884. & 20 MOTS .

Ztf médecin chef de P ambulance de la 2 e brigade à Monsieur le médecin principal, directeur du service de santé du corps expéditionnaire.

Monsieur le médecin principal,

Conformément à Ja demande que vous en avez faite et aux ordres du général commandant en chef, l'ambulance de la 2 e brigade (brigade de Négrier) est ainsi constituée :

MM. Challan de Belval, médecin-major de 1" classe, chef.

Baudot, — 2 e classe ) t , .

k • i • i i i f médecins

Achard, aide-major de l rf classe >

t, /u . N \ traitants.

Renaud (Henri), — — ;

Manget, pharmacien aide-major.

Guitton, officier d'administration gestionnaire.

Darbon, — —

Elle comprend, d'autre part, 36 infirmiers dont 9 de visite et 27 d'exploitation; puis 8 cantines de chirurgie et pansements, 3 de pharmacie et 12 d'administration, constituant le matériel d'une

ambulance de brigade, augmentée du supplément propre au Tonkin.

Dès son organisation à Haï-Zuong, le 29 février, j'ai obtenu du général la concession des quelques jonques disponibles; je me suis empressé de les faire aménager, tant pour le transport du personnel et du matériel que pour celui des malades et des blessés, pendant les opérations de la brigade à proximité du Song-Cau. Les jonques ou sampans, utilisés par les indigènes surtout en vue du transport des marchandises, et généralement conduits à la rame et à la perche, ne répondent pas, en effet, aux besoins prévus pour le transport, parfois à de grandes distances, d'un certain nombre de malades et de blessés. Les sampans ne sont rien autre que des corbeilles en bambou tressé, pouvant à peine abriter deux ou trois personnes. Les jonques, beaucoup plus vastes et construites en planches, ne soutiennent, sur une carcasse de poutrelles, qu'un pont sans bastingage et presque à fleur d'eau, sur lequel se tiennent les rameurs. La cale, à fond arrondi, ne peut abriter que des marchandises , et c'est à peine si quelque très modeste réduit, disposé à l'arrière pour recevoir la barre du gouvernail, est très sommairement aménagé pour le logement de la famille.

J'ai cru devoir, en conséquence, faire démolir le pont de toutes les jonques mises à ma disposition, fixer, à fond de cale, un plancher horizontal, et disposer, le long des parois latérales, deux rangées de lits sommaires, avec nattes en bambous (généralement 12 par jonque), séparées entre elles de manière à permettre, en outre de la circulation debout, une facile exécution du service d'assistance. J'ai, de plus, surélevé les toitures, garni les espaces intercalaires de nattes et de toiles de tente, donnant à tous, ainsi, un abri passager convenable, avec de l'air et de la lumière.

Une jonque spéciale a été affectée au logement du personnel et des infirmiers, et le matériel a été réparti de manière à ce que, même séparées les unes des autres, chaque jonque soit pourvue du nécessaire.

J'ai pu, d'autre part, obtenir de l'administration de la marine 80 matelas et traversins, quelques lanternes, et faire confectionner, avec des bambous et des toiles à voile, 50 brancards, destinés à assurer l'enlèvement et le transport rapide des blessés qui, relevés sur le champ de bataille, devront être immédiatement amenés à bord. Les moyens d'éclairage, ainsi qu'un approvisionnement de

quatre jours de vivres de réserve pour 150 hommes, ont été fournis par l'administration, ou directement achetés à Haï-Zuong.

Ainsi constituée, l'ambulance, après une marche d'essai avec déploiement de brancards portés tant par les infirmiers que surtout par les coolies indigènes sur un parcours de cinq kilomètres environ, à travers les rizières qui avoisinent Haï-Zuong, a été tout entière réunie sur jonques.

Et, dès le 6 mars, dans la soirée, elle a été mise en route, remorquée par un petit vapeur, le Kouang-Nlam, commandé par un Chinois, et mis à ma disposition pour la durée des opérations sur le parcours du Song-Gau jusqu'aux Sept-Pagodes, à la jonction du fleuve avec le canal des Rapides. Elle y arrive vers dix heures, et s'y complète de M. l'abbé Mac, aumônier, venu de Hanoi.

8 mars. — En vue des opérations à terre, l'ambulance fut immédiatement sectionnée. En raison des difficultés des transports, les pansements furent répartis entre les infirmiers, chargés, d'une manière toute spéciale, d'assurer l'enlèvement rapide des blessés, et de les diriger sur le fleuve, où ils devaient être recueillis par le service demeuré sur jonques. Vingt-quatre infirmiers, dont six de visite, cent vingt coolies et quarante brancards, sous la direction du médecin-major Baudot assisté de MM. l'aide-major Àchard et l'officier d'administration Darbon, reçurent ainsi mission d'assurer le service du champ de bataille.

La portion principale, demeurée sur jonques, appelée à suivre les mouvements de la colonne le long du Song-Gau, fut aménagée en vue d'une rapide exécution du service. Des instructions furent données à la section envoyée à terre d'avoir à se tenir, autant que possible, pendant les marches, à hauteur des réserves de l'artillerie, de demeurer constamment en rapport avec les médecins régi mental res, et de constituer un va-et-vient régulier vers le fleuve, de manière à assurer aux blessés les soins impossibles à réaliser pendant l'action à terre, et leur rapide évacuation vers l'arrière.

Ainsi, l'ambulance sur jonques, remontant le fleuve à 500 mètres environ en arrière de la flottille de combat, put suivre toutes les péripéties de la lutte, et se tenir constamment en rapport avec la section détachée à terre. Elle vint, dans la soirée, après destruction, par la flottille, des défenses accumulées vers la berge du fleuve, mouiller à hauteur de Yen-Dinh.

Le rapide succès de nos armes pendant cette journée nous a coûté

un jeune sous-lieutenant du 23*, M. Duchez, tué à l'attaque du village de Yen-Dinh, et huit blessés aussitôt reçus à bord. Un seul, le nommé Husson, du 23 e , est très gravement atteint de plaie pénétrante par balle au niveau de l'ombilic. Un débridement immédiat parait cependant établir que les viscères sont demeurés indemnes, et que la guérison est possible sans complications ultérieures.

9 et 10 mars. — Le général ayant réalisé, dans la journée du 8, le but poursuivi, les troupes demeurent dans les cantonnements conquis; et l'ambulance peut immédiatement évacuer sur Haï- Pliong les quinze malades et blessés qu'elle a reçus. On profite du repos pour transformer et aménager de nouvelles jonques, en vue des opérations ultérieures. Le corps du lieutenant Ducbez est conduit aux Sept-Pagodes pour y être inhumé, par les soins des infirmiers, avec l'assistance religieuse de M. l'abbé Mac.

11 mars. — Un infirmier de l'ambulance, le nommé Debaune, passant d'une jonque à une autre pour donner des soins à des ma* lades, a fait une chute dans le fleuve, et s'est noyé. Malgré les actives recherches de ses camarades, dont plusieurs, préablement attachés en raison du courant, n'hésitèrent pas à se jeter à l'eau, le corps fut retrouvé seulement une demi-heure après la chute. Il avait été entraîné à 150 mètres, et fut ramené à l'aide de filets jetés par des pécheurs indigènes. Malgré leur persistance, tous les soins furent inutiles. L'infirmier Debaune était un excellent serviteur, aussi énergique dans son service que dévoué aux malades. Son corps repose aux Sept-Pagodes, à côté de celui du lieutenant Duchez.

12 mars. — La brigade Brière de l'isle s'est portée en avant, a franchi le canal des Rapides à hauteur de Xam, et se prépare à marcher, avec la deuxième brigade, pour l'attaque de Bac-Ninh. Dès ce matin, la flottille se porte en avant; elle ne tarde pas, après une vive canonnade, à s'emparer de toutes les positions de l'ennemi autour d'un énorme barrage établi sur leSong-Gau, à hauteur de Lag-Buoï, et dont il faut poursuivre activement la destruction pour pouvoir forcer le passage. L'ambulance mouille à 300 mètres de là. Mais le général de Négrier a pu, successivement, s'emparer de toutes les hauteurs qui avoisinent Bac-Ninh et, dans un dernier effort, il s'est rendu maître de la citadelle où,

dès six heures du soir, flotte notre glorieux drapeau de France. Cet éclatant succès nous a coûté vingt-neuf blessés, dont quatre mortellement atteints.

13 mars. — Malgré les difficultés, le barrage de Lag-Buoï a pu être suffisamment ouvert pour permettre le passage d'un remorqueur. Et, dès le matin, l'ambulance peut le franchir pour venir à 2 kilomètres de Bac-Ninh, à Dap-Cau, s'établir à hauteur d'un pont flottant qui relie la place à la route dite mandarine, vers Lang-Son. Aussitôt tous les blessés et malades sont réunis et mis en état de supporter une immédiate évacuation sur Haï-Phong. Il n'y a, du reste, aucune opération grave à pratiquer immédiatement.

15 mars. — En raison des nouvelles opérations à terre et de l'éloignement du fleuve, cinq jonques, aménagées pour toutes éventualités, demeurent seules à Dap-Cau, sous la surveillance du médecin-major Baudot. L'ambulance, en vue de nouveaux combats, se constitue en deux sections, dont une d'avant-garde avec vingt brancards et les moyens provisoires de pansement; la seconde, plus forte, marche à hauteur du convoi de l'artillerie. L'ennemi, rapidement poursuivi, est atteint le même jour à hauteur de Pbu-Lang-Tuong. Il n'y a pas de blessés, mais trois tués, atteints de coups de feu tirés à bout portant à l'assaut d'un village. Ce sont les nommés Bruny, de la légion étrangère, Mattu et Tu, des tirailleurs annamites, atteints de fracture du crâne et d'hémorragie abdominale. Les corps sont inhumés sur place. Et, dans la soirée, l'ambulance, cantonnée dans une pagode, reçoit seulement quelques malades.

16 mars. — La poursuite de l'ennemi se complète par la prise de la forte position du camp retranché de Lang-Kep. Les bandes chinoises, vivement divisées, sont très éprouvées. De nombreux cadavres sèment le terrain conquis. Mais il n'y a pas de blessés; tous paraissent avoir été rapidement entraînés. La brigade, de son côté, n'a perdu qu'un seul homme, le caporal Thoman (l), de la légion étrangère, atteint d'une balle dans la région du cœur, à l'attaque d'une pagode, et inhumé au pied de cette même pagode, qui doré- Ci) Un fils d'Alsace.

navatit portera son nom. Deux blessés seulement, le nommé Morcq, de la légion étrangère, puis un jeune garçon chinois, sont recueillis par l'ambulance, qui ne reçoit, d'autre part, qu'un certain nombre de malades.

17 mars. — Pendant cette journée, la brigade a complété sa victoire, en se portant rapidement à 15 kilomètres au delà de Lang- Kep. Les bandes ennemies sont disséminées. Et là paraît être, par ordre du général en chef, le point ultime de la marche en avant.

Dans la soirée, la brigade reprend son cantonnement autour de .Lang-Kep; l'ambulance demeure installée dans une pagode à mi-côte; elle n'a guère à soigner que quelques malades, parmi lesquels plusieurs atteints d'accidents, vertiges, fourmillements à la peau et nausées, qui paraissent attribuables à l'ingestion d'une eau de mauvaise qualité. Le pays parcouru à partir de Lang-Kep est, en effet, très accidenté, sans culture, et semé de ruisseaux dont l'eau, d'une parfaite limpidité mais actuellement peu abondante, coule sous un dôme de superbes solanées, qui ne sont pas étrangères, peut-être, aux accidents observés. Par ordre, l'usage de cette eau, dont nos soldats, en raison de sa fraîcheur et de la chaleur, ont pu peut-être abuser, a été signalé comme étant dangereux. Et les accidents, observés chez plusieurs, notamment chez le lieutenant-colonel Duchenne, de la légion étrangère, ont rapidement cessé, sous l'action de quelque boisson stimulante chaude et de frictions sur le corps.

La région autour de Lang-Kep est, du reste, réputée fort insalubre. Je n'ai pas eu cependant, pendant mon séjour, à constater aucun accès de fièvre tellurique, mais de nombreuses diarrhées et embarras gastriques. L'eau des puits, examinée par le pharmacien aide-major Manget, lui parait fort suspecte, souillée, dit-il, de matières organiques. Mais l'analyse est encore insuffisante.

20 mai. — Pendant le retour de la colonne vers Bac-Ninh, où elle arrive dans la journée du 20, l'ambulance n'a recueilli qu'un certain nombres de malades, 17, assez sérieusement atteints de diarrhée et embarras gastriques fébriles pour nécessiter l'évacuation sur l'hôpital d'Haï-Zuong. Parmi les malades dirigés à bord des jonques demeurées à Dap-Cau, le médecin-major Baudot signale quelques dysenteries et deux cas suspects de fièvre typhoïde, Jls ont été évacués sur Hat-Phong.

Je n'ai que des éloges à adresser au personnel tout entier. Je crois devoir cependant, monsieur le médecin principal, vous signaler spécialement le médecin-major Baudot, qui a été remarqué pour son courage et son dévouement au combat de Yen-Dinh et dans la conduite de l'ambulance devant Bac-Ninb. MM. les aidesmajors Àcbard et Renaut ont dirigé avec intelligence et courage le service aux avant-postes. MM. Gitton et Darbon ont, avec le plus grand zèle, assuré les approvisionnements. M. l'abbé Mac, bien que fort souffrant, a suivi partout, malgré les dangers qu'il a parfois courus. J'ai l'agréable devoir de signaler aussi les caporaux infirmiers Barrée, Saubatte et Pliglouski, ainsi que les soldais Bernard et Lambert, qui ont été remarqués pour leur entrain, leur énergie et leur dévouement, aussi bien sur le terrain de la lutte qu'à l'occasion de la mort de leur camarade noyé dans le Song-Gau, et d'un incendie allumé par l'ennemi à Phu-Lang, dans un local rempli de poudre et d'obus, très proche de l'ambulance.

Les coolies fournis par la mission espagnole d'Haï-Zuong nous ont rendu de très réels services, et se sont acquittés, parfois au prix de cruelles fatigues, du transport des malades et blessés recueillis pendant les marches.

Le médecin chef.

Dap-Cau, le 21 mars 1884.

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dutonum. COLONNE DU 20 MARS AU 20 AVRIL

Service de santé.

Ambulance de la S* brigade.

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