CHAPITRE PREMIER
dont les rayons, concentrés par une deuxième lentille intermédiaire, convergent vers la grande lentille d'avant, d'où ils émergent dans l'espace. Une planchette percée d'une étroite ouverture à opercule mobile est disposée entre les deux lentilles. Cet opercule est mis en mouvement à l'aide d'un bouton, d'un doigté analogue à celui de l'appareil Morse. Il laisse ainsi passer à volonté des rayons lumineux sous forme de traits longs, traits courts ou points dont la perception, au poste récepteur, signifie, suivant la convention, tantôt la lettre, tantôt même le mot tout entier, qui forment la phrase. Une forte lunette de campagne, fixée sur les côtés, permet de fouiller l'espace, et de disposer l'appareil de manière à envoyer au poste récepteur les faisceaux lumineux conventionnels. Dans la journée, à l'aide de miroirs disposés à cet effet, on peut remplacer le pétrole par la lumière du soleil; mais il faut un temps clair, relativement très rare dans le delta. Le poste optique en correspondance avec Haï-Phong est situé à 160 mètres d'altitude, sur la montagne des Éléphants (Nui-Voi), au confluent de Cua-Thaï-Binh avec le canal dit des Bambous, qui l'unit au Cua-Cam. Et, si près qu'il soit de nous, ce poste n'est pas sûrement à l'abri des bandes de pirates, qui, cette nuit même, ont attaqué le groupe de soldats tonkinois chargés de le garder. Il a fallu, de suite, envoyer une compagnie du bataillon d'Afrique, avec le commandant Dugenne, pour le débarrasser du dangereux voisinage.
Voici, du reste, que le commandant Ghappuis, avec le bataillon du 111% reçoit l'ordre de s'embarquer de suite pour Haï-Zuong, où se concentre la brigade de Négrier. Mais la flottille chargée de le transporter arrive trop tard, et l'opération ne pourra s'effectuer que demain matin.
22 février. — A son tour, le bataillon du 23* (avec le lieutenant-colonel Defoy, le commandant Godard et moi) doit immédiatement partir pour Haï-Zuong. \j Éclair (commandant Tesmard), qui nous emporte, est un bateau plat, calant seulement 80 centimètres, mis en mouvement par des roues à palettes, et muni de deux canons à l'avant avec hotchkiss
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(canons à mitraille, d'une portée de 1,500 à 2,000 mètres) sur les côtés.
On remonte le Cua-Cam, pour s'engager bientôt dans le canal des Bambous (1) jusqu'à son confluent avec le Cua-Thaï- Binh. Le ciel est couvert, une pluie fine, incessante, nous pénètre jusqu'aux moelles. Sur les deux rives du fleuve, des rizières à perte de vue, coupées seulement de nombreux bouquets d'arbres qui abritent autant de villages. On distingue à peine les habitations, misérables paillottes perdues au milieu des bambous, des aréquiers et des bananiers. De temps à autre, une toiture de belle apparence. C'est presque toujours une pagode. Les lettrés et les hauts fonctionnaires ont, paraît-il, seuls le droit d'habiter des maisons couvertes de tuiles; pour tous les autres, la simple paillotte est obligatoire.
Chaque village paraît entouré d'une épaisse digue destinée à l'abriter, peut-être autant des pirates que des inondations. De fait, une sorte de hutte élevée sur des bambous formant charpente domine chaque village. C'est le mirador où se tiennent constamment des guetteurs chargés d'avertir le village en cas d'alerte. 11 arrive assez souvent, d'ailleurs, que la plaine tout entière n'est plus qu'un immense lac, et que les digues de séparation des rizières disparaissent elles-mêmes sous l'eau. Le fleuve subit parfois, en effet, des crues considérables, et se répand partout où quelque digue puissante ne met pas obstacle à son extension.
A peine, de ci de là, surgit un mamelon, égaré, semble-t-il, dans cette immensité, et parfois pompeusement qualifié montagne; tel notamment la montagne des Éléphants ou Nui-Voï, à 160 mètres d'attitude, sur le Song-Ton-Bac. Sur tout le parcours, de nombreux confluents d'aroyos en communication les uns avec les autres. Et chaque confluent est voisin d'un important village, habituelle résidence d'un haut fonctionnaire, le phu, qui paraît remplir, dans la circonscription, des fonctions analogues à celles de nos sous-préfets. Tout autour le sol plat, argileux, couvert de superbes cultures de riz. Sur
(1) Ou Song-Ton-Bac.