‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 36 sur 216 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

le fleuve, de nombreuses embarcations remorquées à la cordelle par des indigènes à peine couverts de quelques misérables haillons, ou bien dirigées soit à la perche, soit à la pagaie. Elles sont fréquemment habitées par des pécheurs, munis d'immenses éperviers qu'ils jettent en se tenant debout sur l'avant de la barque, ou de longs filets, qui parfois, maintenus à la surface par des bambous flottants, barrent toute la largeur du fleuve. Souvent plusieurs barques se groupent pour la pêche, qui est, paraît-il, la principale ressource alimentaire du pays. Très souvent aussi, les pécheurs cachent d'audacieux pirates qu'il faut surveiller de près.

La marée ne nous permettant pas, paraît-il, de franchir certains bancs de sable en aval d'Haï-Zuong, l'Jic/aîr se trouve dans l'obligation de nous conserver à bord pour nous débarquer demain matin seulement.

24 février. — Haï-Zuong, au confluentd'un important aroyo avec le Thaï-Binh, n'est plus qu'un monceau de ruines. Les constructions de la ville marchande, entre la rive gauche de l'aroyo et la rive droite du fleuve, ont été incendiées. Seules la cathédrale et la mission espagnoles ont été soigneusement épargnées. Bien que très énergiquement bombardée, la citadelle, située en arrière, à 1,500 mètres environ du fleuve, a relativement peu souffert. C'est une vaste enceinte à la Vauban avec redans, bastions, lunes, entourée de larges fossés et dominée par une haute tour, dite le mirador, où se trouve actuellement installé notre poste de télégraphie optique, en correspondance, d'une part avec le poste de la montagne des Éléphants, d'autre part avec le mamelon dit des Pins-Parasols et Hanoï. Ainsi que toutes les citadelles construites en Ànnam et au Tonkin, la citadelle d'Haï-Zuong est l'œuvre d'un officier français, le colonel du génie Ollivier, que le roi Louis XVI avait mis à la disposition de Nguyen-Anh,* alors empereur d'Annam (1787-1802), sur la demande que lui en avait faite un de nos missionnaires, Mgr Pigncau de Behaine, évéque d'Adran, et en échange de la concession à la France du port de Tourane, qu'il fallut reprendre

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en 1857-58, lors de l'expédition franco-espagnole en Cochinchine.

Le bataillon du 111" et l'artillerie y sont logés temporairement. Le bataillon du 23 - est envoyé à 2 kilomètres environ de la porte ouest, dans un petit village dont les habitants paraissent effrayés, peut-être autant de notre présence que de celle des pirates qui rôdent encore dans les environs. Personnellement, je suis logé à l'entrée d'une modeste pagode privée, simplement recouverte de chaume, et dans laquelle les lambris dorés, les lances en bois, les trophées et tables d'autels contrastent avec la pauvreté de la toiture et des murs en torchis. Le propriétaire, un vieux bonze aux ongles aussi longs que crochus, se hâte d'enlever tous les ornements précieux. Autant par crainte que par persuasion, je réussis cependant à obtenir le maintien des autels et lambris; je puis même conserver une superbe chaise curule que j'apprends bientôt être l'autel des ancêtres. Je puis ainsi me constituer un curieux entourage de trophées d'armes, de tablettes incrustées d'or et de laque au nom des ancêtres. Et le vieux qui surveille mon installation, constatant mon respect de sa propriété, ne tarde pas à m 'assister lui-même. Avec son concours, les malades du bataillon sont réunis à côté de moi, et aussi bien abrités qu'il est possible. Sous la garde d'une bonne escouade, nous pourrons ainsi, si les moustiques, les rats, les grenouilles, les jeckos veulent bien le permettre, réparer deux nuits d'insomnie à bord de YÊclair. L'état sanitaire demeure, du reste, très satisfaisant, mais les précautions hygiéniques que j'ai sollicitées paraissent bien négligées, et le commandement pourrait bientôt, je le crains, avoir à regretter sa négligence à cet égard.

25 février. — J'ai décidément conquis les faveurs de mon vieux bonze. Très satisfait de l'emploi que j'ai fait des ornements de sa pagode, et convaincu que le tout sera restitué intégralement dès notre départ, il m'assiste lui-même auprès des malades; et notre installation sous le chaume devient presque confortable. Grâce à lui encore, je puis utilement visiter une

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