CHAPITRE DEUXIÈME
Sous l'incessant crachin de ces nuits sans lune et sans étoiles, cela tient en éveil contre le spleen et les cauchemars. La grenouille ! c'est ici l'interminable concert, le prodigieux coassement, sans analogie avec celui des grenouilles de nos chaudes nuits d'été. Souvent, paraît-il, les Pavillons noirs, qui rôdent encore dans les environs, l'imitent en un lugubre signal. Et souvent aussi quelque coup de feu retentit dans la nuit noire, sinon toujours contre un ennemi, du moins contre quelque chien errant qui n'a point daigné répondre au qui-vive, et qu'un timide a pris pour un Chinois prêt à s'élancer pour lui couper le cou.
De fait, et si pénibles qu'elles soient pour nos soldats, les précautions ne sont pas exagérées Nous ne sommes pas en sécurité au milieu de cette population aussi craintive que dissimulée; et pas davantage à l'abri d'une attaque, puisque les bandes chinoises sont à 20 kilomètres à peine, et que chaque nuit l'incendie de quelque village nous révèle leur présence.
1 er mars. — L'activité chez tous est véritablement prodigieuse. Chacun s'ingénie, s'efforce de transformer le matériel dont il dispose, afin de le rendre pratique pour le but à atteindre. Le génie confectionne hâtivement des fascines de bambous pour faciliter les passages difficiles à l'artillerie, pour les embarquements et débarquements à bord des jonques, puis encore des échelles pour les assauts prochains. Le général de Négrier, toujours accessible, veut tout voir et tout entendre. 11 rappelle aussi que toute violence envers les habitants inoffensifs, tout pillage, formellement interdits, seraient sévèrement punis.
« On ne doit pas oublier, dit-il, que les habitants de la région où nous aurons à combattre nous attendent comme des libérateurs, que ce serait nous abaisser que leur faire regretter leurs ennemis actuels et les nôtres. En outre de l'action de la justice militaire, quiconque contreviendrait à ces instructions devrait être immédiatement signalé, et privé de l'honneur de marcher à l'ennemi. »
74 AU TONK1N
Il décide également que les moyens de transport seront assurés par seize coolies pour les officiers de l'élat-major de la brigade, par quatre coolies pour l'état-major d'un bataillon, d'une batterie, d'une section du génie ou des aérostats, et que ces fixations réglementaires ne devront pas être dépassées. C'est bien peu, mais les coolies sont rares, et ceux dont on dispose sont indispensables pour les transports généraux, qui, tous, doivent se faire à dos d'homme, les voitures étant absolument impraticables. Il faut renoncer même aux gamins, aux boys qui se présentent pour remplacer nos soldats d'ordonnance, et qui, cependant, nous seraient bien utiles, car presque tous ont appris déjà, ou apprennent avec une merveilleuse rapidité quelques mots usuels de français, et se chargeraient volontiers aussi bien de l'entretien de nos effets que des approvisionnements alimentaires de chaque jour. Mais, par prudence, il est interdit de les introduire dans les colonnes en marche.
2 mars. — Ce matin, marche militaire de préparation. « L'ennemi, dit l'ordre, est à Phu-Nam-Sach et pousse des reconnaissances jusque sous les murs d'Haï-Zuong. En conséquence, la brigade exécutera une marche dans la direction de Bac-Ninh, vers Phu-Nam, de manière à étudier le terrain et à préparer la voie. »
La colonne est précédée d'un fort détachement de Tonkinois auxquels leur épais chignon et leur bizarre accoutrement (blouse tombante (kékoin) légèrement serrée à la taille sur une large culotte descendant seulement jusqu'au genou; chapeau plat de bambou peint aux couleurs nationales et fixé au chignon par de larges rubans rouges flottants au vent, pieds nus et teint cuivré) donne un fantastique aspect d'enfants jouant au soldat. Une forte section de l'ambulance a pris rang derrière le train d'artillerie, en avant de l'arrièregarde. Quelques coolies, recrutés à la hâte, sont transformés en porteurs de brancards. Et chaque groupe s'avance, serpentant à la file indienne, le long des digues de séparation des rizières.