‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 42 sur 216 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Dès la première halte horaire, je donne ordre, à litre d'essai, d'un développement à droite et à gauche de l'endiguement principal, en vue de blessés fictifs abandonnés dans les rizières. Infirmiers et coolies brancardiers forment ainsi deux groupes qui, sous la direction d'un aide-major, s'en vont, brancards déployés, jusque dans les rizières, y recueillent quelques blessés fictifs qu'ils déposent doucement sur les brancards, et qu'ils chargent ainsi sur leurs épaules, pour les rapporter parfois de 1,500 à 2,000 mètres, jusqu'au point de ralliement indiqué parle fanion de l'ambulance. Gela oblige de constater que l'instruction, même chez les infirmiers, est bien rudimentaire ; que cependant, et malgré les difficultés du terrain, il sera possible de s'en tirer. Mais, quatre coolies au moins seront indispensables, assistés d'un infirmier, pour porter un brancard chargé. Les indigènes n'ont ni la force ni l'expérience nécessaires pour porter à deux.

L'artillerie éprouve les plus sérieuses difficultés. II est généralement impossible de se servir des attelages, les canons sont traînés à bras, placés sur les avant-trains; les chemins sont impraticables, souvent trop étroits pour le passage; et malgré les artilleurs qui suivent, à droite et à gauche, les pentes inclinées de la berge et s'efforcent d'empêcher les écarts, il arrive parfois qu'une pièce roule dans la rizière, entraînant canonniers et munitions. 11 faut tout démonter. Alors canonniers et coolies s'attellent à la bricole, et finissent par démarrer. Nos artilleurs barbotent dans la boue, mais ils sont superbes d'entrain.

L'infanterie serpente à la queue leu leu le long des endiguements, mais parfois est obligée, pour se développer en terrain convenable, de traverser quelque rizière, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture.

Et c'est une singulière sensation faite de lutte et de mélancolie qu'on éprouve à parcourir ainsi ces plates rizières, dont la verdeur contraste parfois brusquement avec la teinte jaunâtre de celles très temporairement demeurées sans culture. De l'eau et des champs de riz, il n'y a que cela, coupé de

temps à autre par un bouquet d'arbres, par une ceinture d'épais cactus qui enserre quelque village. Et de superbes buffles, dont la menaçante allure paraît inquiétante, mais qu'il suffit d'un mot indigène pour ramener au rude travail du labour. Quelques indigènes, peu préoccupés, semble-t-il, de nos évolutions, nous fournissent, en effet, l'occasion de remarquer un singulier mode de labour. Le buffle est conduit à l'aide d'une longue corde passée dans un anneau qu'il porte fixé dans le naseau. La charrue, très primitive, n'est rien qu'un léger binoir à coutre triangulaire garni d'une forte armature de fer. Le buffle est attelé au long timon qui l'en sépare, à l'aide de deux cordes partant d'un demi-collier de bois qu'il porte fixé sur le garrot. Le laboureur appuie sur le manche de la main droite, et dirige le buffle de la main gauche. Assurément, il n'est pas possible, ainsi, de soulever profondément la terre, mais cela ne paraît pas nécessaire pour la culture du riz; les sillons superficiels suffisent pour l'ensemencement.

Au retour de cette manœuvre d'essai, le général réunit les officiers supérieurs et chefs de service, et leur fait part de ses observations. Il m'invite, personnellement, à réclamer par télégramme direct au médecin chef, M. Driout, le matériel qui manque encore à l'ambulance, et me transmet une dépêche du commissaire de la marine à Hanoï, m'avisant de la prochaine arrivée de deux cents coolies porteurs.

Tout serait pour le mieux, mais ces coolies sont à peine annoncés qu'ils sont immédiatement requis par l'artillerie. Il faut, hélas! d'abord faire avancer les canons; ensuite on s'occupera des malades et des blessés.

3 mars. — A partir de ce jour, le commandement de la place est confié au capitaine Dominé, et l'armement de la citadelle augmenté d'une pièce de 12, avec approvisionnement de quatre-vingts coups. D'autre part, mon ami le capitaine Cuvelier, du 143* (fils du médecin inspecteur), est désigné pour remplir, à l'état-major, les fonctions de chef du service topographique.

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