‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 43 sur 216 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Le vaguemestre! Une lettre de mon frère Henri, la première depuis mon départ. Sauf mon cher père, dont l'état de santé continue à inspirer les plus vives inquiétudes, toute ma famille est bien. Il y a de cela quarante-cinq jours. Comme c'est loin déjà! et qu'en est-il aujourd'hui? L'action est proche, la victoire est certaine, et peu après le retour! Je veux quand même espérer les retrouver tous!

Ce soir, le général réunit de nouveau tous les officiers supérieurs. Dans une instruction d'une remarquable précision, il fait connaître à chacun le rôle spécial qu'il aura dans la lutte. 11 prévoit tout, s'occupe de tout et précise tout.

« Une section d'ambulance, me dit-il, paraît devoir marcher immédiatement après l'avant-garde. Ainsi mobilisée, elle sera plus facilement à portée de rendre des services, et pourra plus rapidement évacuer sur l'ambulance centrale. »

Les dispositions que je prends, basées sur cette donnée, reçoivent son entière approbation. Sur ma demande, les infirmiers seront armés de fusils et pourvus des cartouches retirées aux malades. Ils auront, en effet, mission spéciale de diriger et de surveiller les porteurs indigènes. Pour la section avancée, ce sera difficile, souvent dangereux. Mais nos infirmiers militaires sont, eux aussi, des soldats; ils ont appris le courage dans le danger auquel ils sont journellement exposés dans les hôpitaux, ils sauront le montrer également sous le feu. J'ai, d'autre part, mission d'assurer le service religieux. Et les aumôniers venus de France paraissent devoir demeurer à Hanoï. Mais j'obtiens facilement l'assistance d'un missionnaire espagnol, l'abbé Velasco, que son évèque, Mgr Colomer, du vicariat nord du Tonkin, actuellement en résidence à Ké-mot, aux portes d'Haï-Zuong, veut bien autoriser à accompagner l'ambulance partout où elle devra se rendre. Ce prêtre, en outre des obligations de son ministère, me sera sûrement aussi d'un grand secours comme interprète. Mais il est étranger, et le général de Négrier, avant de consentir, est, me dit-il, obligé d'en aviser le général en chef, qui décidera.

4 mars. — Les dernières dispositions sont prises. Les clairons des différents corps sont réunis pour se communiquer leurs refrains, et apprendre celui de la brigade. Les interprètes et le personnel de renseignements sont pourvus de brassards tricolores marqués de la lettre R en étoffe rouge, et timbrés du sceau de l'état-major. Dans son ordre du jour, le général recommande d'éviter le gaspillage des munitions, et insiste sur les difficultés du transport des approvisionnements. a On devra, dit-il, ne commencer le feu qu'à bonne distance, six à huit cents mètres au plus de la position à enlever, tirer avec calme, sans précipitation, sans s'occuper des isolés non plus que des retranchements muets. » Il prescrit, d'autre part, que la tenue de marche sera le pantalon de toile, remplacé, dès l'arrivée au gîte et pendant la nuit, par le pantalon de drap ou de flanelle. Le havresac devra renfermer un ustensile de campement, un pantalon, une chemise, un tricot en parfait état, puis, par chaque escouade, trois nécessaires d'armes et sacs de petite monture. Les casques seront recouverts de coiffes noires. Les couvertures et la deuxième paire de souliers seront laissées au dépôt, ainsi que les effets divers. La troupe portera quatre jours de vivres; chaque homme d'infanterie recevra cent vingt cartouches; les pièces seront approvisionnées au fur et à mesure des besoins; les canonniers et cavaliers recevront dix-huit cartouches de revolver. Il rappelle, enfin, que les ordres, même verbaux, transmis par les officiers d'état-major, devront être immédiatement exécutés, comme s'ils étaient signifiés par luimême.

A l'ambulance, et tout en déplorant l'insuffisance de la préparation, du matériel et du personnel, on peut cependant déclarer que des efforts considérables ont été faits pour arriver à un bon résultat, que chacun s'y est prêté de tout son pouvoir, avec tout l'entrain que donnent le cœur et la raison. Le général s'en rend compte, et me charge de dire au personnel sous mes ordres son entière satisfaction. De fait, à l'encontre de certains autres, il imprime à chacun le mouvement utile, et veut par lui-même se rendre compte des

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