‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 46 sur 216 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

7 mars. — L'ambulance a passé à bord, sans mouvement, toute la nuit du 6 au 7. Notre aumônier, el senor Velasco, habitué au rude métier de missionnaire, a dîné avec mes collègues et moi, récité son bréviaire, dit la prière et s'est endormi d'un parfait sommeil. Quant à nous, préoccupés peut-être du lendemain, accablés par la chaleur humide, énervés par d'incessantes piqûres de moustiques, il nous a été impossible de fermer l'œil. Cette longue nuit d'insomnie s'oublie du reste facilement, alors que, dès le jour, le Kiang- Nam, petit remorqueur commandé par un Chinois à notre solde, vient nous amarrer et se mettre à ma disposition.

Conformément à l'ordre, les jonques d'ambulance prennent place, dans le convoi, derrière le parc d'artillerie et les apontements sur radeaux préparés par le génie. Et le soleil, que nous avions à peine entrevu depuis notre arrivée au Tonkin, vient, chassant les brumes de la nuit, nous promettre une belle journée, surtout faciliter la marche probable à travers les rizières, par conséquent faciliter un plus rapide succès. Il faut, dit l'ordre, s'emparer d'abord des hauteurs fortifiées de Phu-Lac, de Gau-Trau et de Naou, entre la rive droite du Song-Cau et la rive gauche du canal des Rapides, puis se rabattre ensuite sur le marché de Chi, de manière à permettre à la première brigade, venant de Hanoï, par la rive droite, le passage, en ce point, du canal des Rapides, et la disposition du chemin d'accès vers Bac-Ninh.

Telle est la première opération projetée.

Ainsi, le corps expéditionnaire paraît vouloir concentrer ses forces entre la rive gauche du canal des Rapides et la rive droite du Song-Cau. La première brigade, général Brière de l'Isle, avance par la rive droite du canal que les indigènes ont creusé sur une longueur de 60 kilomètres environ, avec une largeur moyenne de 10 à 15 mètres et des talus parfois fort élevés, pour relier le Thaï-Binh et le Song-Cau au fleuve Rouge, à proximité d'Hanoï. Elle évite ainsi la route directe d'Hanoï à Bac-Ninh, où les Chinois ont, dit-on, accumulé les défenses. Mais notre aumônier assure qu'ils ont prévu ce mouvement, et que déjà ils ont complètement inondé la plaine

en avant de Bac-Ninh à l'aide d'un immense barrage qu*ils ont établi sur le Song-Cau, à hauteur de Lag-Buoï, s'opposant ainsi aussi bien à la marche par terre qu'au passage des bateaux remontant le Song-Cau. On le verra bien, disent les camarades. De pareils obstacles ne sont pas capables d'arrêter longtemps des soldats.

Et causant ainsi, l'ambulance remonte tranquillement le Taï-Binh. A droite et à gauche, le pays est véritablement beau, d'une verdeur de printemps, admirablement cultivé, très peuplé et d'apparence presque riche. Les nombreux villages que nous apercevons sont autant de gaies oasis. Et cependant, les indigènes qui nous suivent des yeux sont chétifs, misérables, couverts de sordides haillons. Leur fortune territoriale n'est-elle donc qu'une illusion?

Le Thaï-Binh, large de 150 mètres en moyenne, a, dit notre abbé, des courants profonds, très rapides et fort dangereux ; il est très poissonneux et dépose un abondant limon. La marée y demeure sensible jusqu'aux Sept- Pagodes, où nous arrivons, ce soir, vers cinq heures.

Le drapeau flotte, à mi-côte, sur une grande pagode qui est la résidence temporaire du général de Négrier. Nos soldats bivouaquent au pourtour. La flottille {Pluvier, Éclair, Trombe, Lynx) est mouillée devant nous. Sur la rive gauche, une pyramide consacre, disent les indigènes, la mémoire du roiMacaoh? Les hauteurs de la rive droite sont également garnies de troupes. Au-dessous, le village de Phu-Laï ou des Sept-Pagodes, composé, paraît-il, d'indigènes catholiques, pour la plupart. A peine arrivé, je reçois du capitaine Fortoul avis que la brigade se portera en avant dès le matin pour attaquer les hauteurs, entre le Song-Cau et le canal des Rapides. La flottille, remontant le Song-Cau, appuiera le mouvement. Et il m'invite à prendre des dispositions en conséquence.

Je décide donc que l'ambulance sera immédiatement divisée en deux sections, la première destinée à accompagner les mouvements à terre ; la seconde, demeurée sur jonques, à suivre les mouvements de la flottille pour recevoir, abriter et soigner les blessés évacués par la première. Je confie l'am-

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