CHAPITRE DEUXIÈME
nos soldats, dans une lutte corps à corps avec les Chinois, les ont repoussés en désordre vers Bac-Ninh et Dap-Cau, pendant que la flottille et les compagnies de débarquement les rejetaient de toutes leurs positions autour du barrage sur le Song-Cau.
Et l'audacieux général, après une reconnaissance hardie du terrain et deux heures seulement de repos, n'a pas hésité à précipiter l'attaque : a 11 faut, dit-il, enlever le fort de Dap- Cau. » Et le commandant de Beaumont, avec les compagnies de débarquement, les bataillons du 23 e et du 111% soutenus parla légion et par le 143% se précipite en avant, difficilement suivi par l'artillerie, dont les affûts demeurent à chaque instant embourbés, et demandent de prodigieux efforts. Les Chinois, embusqués derrière une épaisse balustrade dont nos soldats sont séparés par un large aroyo, résistent en désespérés. Mais la compagnie de débarquement, conduite par un jeune enseigne de vaisseau, M. Olivieri, réussit à s'emparer d'une étroite passerelle qui unit les deux rives, se moque des balles qui pleuvent, se précipite à l'assaut de la palissade, en chasse l'ennemi à coup de baïonnettes et le poursuit jusque sous les remparts de Dac-Cau, que notre artillerie, rapidement mise en batterie sur la digue même du fleuve, crible de ses obus.
Et bientôt nos clairons sonnent éperdûment la charge. Légionnaires, marsouins et soldats sont mêlés dans une irrésistible poussée; les fossés sont franchis, les portes enfoncées, et le drapeau tricolore, enlevé par l'enseigne de Marliave et le quartier-maître Morel, plane glorieux là où, il y a quelques minutes à peine, flottait l'étendard de l'ennemi.
Cela ne suffisait pas. 11 fallait profiter de l'effarement des Chinois et s'emparer de Bac-Ninh, avant de leur donner le temps de s'y reformer. Le général de Négrier le comprit. Et toute la brigade, ayant à peine touché Dap-Cau, s'élance à nouveau contre les fuyards qui cherchent un abri derrière les redoutables remparts de la citadelle. Bientôt l'artillerie, en batterie sur les hauteurs de Dap-Cau, couvre la ville d'une pluie d'obus, fait sauter les magasins à poudre et brûle impitoyablement les maisons suspectes. La résistance est insigni-
94 AU TONK1N
fiante, du reste. A peine quelque» bandes en désordre répondent à l'attaque. Et quand nos troupes pénètrent, elles trouvent la ville à peu près abandonnée, vide aussi bien de défenseurs que d'habitants. A cinq heures du soir, le drapeau tricolore flotte, glorieusement planté par le lieutenant Macard, de la légion, sur le haut mirador de Bac- Ninh, à la place du drapeau impérial jaune et bleu, que les fuyards chinois nous ont misérablement abandonné.
Cet éclatant succès paraît nous avoir coûté peu de monde. A six heures, deux blessés seulement ont été apportés à l'ambulance. Peut-être la section à terre est trop éloignée pour pouvoir rapidement arriver jusqu'à nous. Et le barrage, bien que largement ouvert déjà, ne permet pas encore le passage des bateaux. La flottille poursuit activement le travail. Et c'est pénible, autant qu'il est possible d'en juger. Qu'on se figure une énorme digue de plusieurs mètres d'épaisseur, formée de jonques coulées sous une accumulation d'énormes pierres, maintenue solidement fixée à l'aide de pieux profondément enfoncés dans l'eau et de fascines de bambous étroitement unis. Cette digue s'étend d'une rive à l'autre, ménageant seulement un étroit chenal pour le passage de légères barques à fond plat. De solides retranchements et des batteries dissimulées à mi-côte des mamelons de la rive droite et de la rive gauche, notamment vers les villages de Lac-Boï et de Lang-Vù, en défendent les approches, mais n'ont pas résisté longtemps à l'attaque de front de la flottille, combinée avec l'attaque de flanc de la brigade.
Vers six heures, alors que nous croyant complètement débarrassés de l'ennemi, nous revenions, quelques officiers et moi, d'une courte excursion à terre, deux coups de canon partent encore d'une batterie cachée, semble-t-il, à mi-côte d'un mamelon au-dessus du petit village de Cau, et deux obus viennent éclater à cinquante mètres de nous, à peine un peu en avant du barrage, heureusement sans blesser personne. h' Éclair, commandant Leygues (I), répond, pour la forme, par
(1) Mort peu de temps après dans une atteinte de variole hémorragique.