CHAPITRE DEUXIÈME
deux obus, sans cependant pouvoir distinguer les pièces ennemies. Et c'est fini. Ce sont, semble-t-il, au moins dans notre voisinage, les dernières protestations des bandes chinoises en fuite vers Lang-Son et Thaï-Nguyen, où sans doute nous allons activement les poursuivre.
La nuit se passe sans incidents. Les indigènes des villages riverains, obligés, il y a quelques jours à peine, à la construction du barrage, sont maintenant requis par nous pour sa démolition, et paraissent volontiers s'y prêter. Mais le travail est difficile, il faut arracher pieu par pieu, enlever les pierres et les fascines, et cela seulement pour élargir et creuser un chenal suffisant pour le passage de nos bateaux.
13 mars. — Le barrage est encore infranchissable. J ! en profite, après le départ d'un premier convoi de malades pour l'hôpital d'Haï-Phong, pour parcourir, en compagnie de mes camarades Achard et Renaud et de quelques infirmiers, les villages avoisinants, où peut-être des blessés sont demeurés. Tous ces villages, à droite et à gauche du fleuve, sont fortifiés, entourés d'énormes remblais qu'il faut escalader pour arriver jusqu'aux portes, solidement barricadées. Avec l'assistance des notables de l'endroit, militairement requis, nous pouvons fouiller le pays et nous assurer que nos blessés, fort peu nombreux du reste, eu égard à l'importance de l'action, ont été déjà recueillis. Et quelques Chinois ou indigènes, accidentellement blessés, disent-ils, sont seuls à réclamer des soins que chacun de nous s'empresse à leur donner. Quelques-uns même paraissent avoir en nous une confiance que ne paraissent pas leur inspirer les indigènes dont ils étaient, hier encore, les implacables maîtres.
Vers midi seulement le chenal est suffisamment déblayé pour permettre le passage d'une canonnière. Et de suite, l'ambulance remorquée par le Kiang-Nam se porte en avant, non sans avoir cédé, cependant, aux sollicitations de deux reporters, dont un Anglais, qui me demandent instamment de les prendre à bord, afin de leur permettre d'arriver plus
vite à Bac-Ninh, et d'y apprendre les détails de l'audacieuse victoire dont le général Maôlen (ainsi que les indigènes linhtaps et nos loustics désignent dorénavant le général de Négrier) a seul tout le mérite; car, dit-on, la première brigade, occupée hier, pendant toute la journée, devant les hauteurs du Trong-Son, se met seulement en route pour Bac-Ninh, où elle entrera sans avoir à tirer un coup de fusil.
Le remorqueur Kiang-Nam et l'ambulance sont donc les premiers à franchir ce redoutable barrage que les Chinois ont mis un an, paraît-il, à construire avec une remarquable habileté, qui paraissait devoir longtemps nous arrêter, qu'il eût été assurément facile de défendre, et qu'ils ont misérablement abandonné, affolés, semble-t-il, par l'impétuosité de l'attaque.
Du barrage à hauteur de Dap-Cau, le pays, très accidenté, est luxuriant de végétation. Grimpé sur la toiture du Kiang- Nam, appuyé à la hampe du double fanion de l'ambulance, je domine; et les riverains indigènes se prosternent humblement au passage du grand mandarin des médecins, ainsi qu'ils me qualifient. C'est de là encore que je puis, au passage, cordialement saluer le général de Négrier, que la canonnière Carabine conduit à son tour à la visite du barrage, où la flottille et les marsouins lui préparent une ovation bien méritée.
A une heure, le Kiang-Nam mouille sous le fort de Dap- Cau, devant une large passerelle de bambous qui, en cet endroit, relie les deux rives du fleuve, et que les Chinois, en fuite précipitée sur Lang-Son, n'ont pas pu détruire. J'ai le temps, avant l'arrivée des blessés que l'ambulance de terre a temporairement recueillis, de visiter le fort de Dap-Cau, si glorieusement enlevé par l'enseigne Olivieri et sa compagnie de débarquement. De là, en effet, on distingue facilement la ville et la citadelle de Bac-Ninh, à trois kilomètres environ, dans son enceinte de hautes murailles semées de miradors. Partout de solides redoutes se devinent, disséminées sur les mamelons avoisinants, et de larges fossés protègent les murs. On se demande, en vérité, comment une place si forte