CHAPITRE DEUXIÈME
d'apparence, et si facilement défendable, a pu si rapidement tomber en notre pouvoir. Et s'il est légitime de redire, à propos du général de Négrier, Yaudaces fortuna juvat de Virgile, il faut se ressouvenir aussi de Yaudax Japeti genus qui s'applique si manifestement à notre race.
De l'audace et du coup d'œil, il en a fallu beaucoup, assurément, pour tenter une pareille attaque avec une poignée d'hommes, pour la plupart des conscrits, appelés ainsi à recevoir le baptême du feu et à surmonter des fatigues auxquelles ne résistent pas toujours les plus endurcis. Et le drapeau de la France flotte fièrement au sommet de la grande pagode royale que vingt mille Chinois, sous le commandement du redouté Luh-Vinh-Phuoc et du général Hoang- Ké-Si, de l'armée du Quang-Si, avaient entourée de formidables retranchements, dont ils connaissaient les immenses res sources et dont ils pouvaient très légitimement espérer nous chasser sans grands efforts. Cela fait bondir le cœur. Si désastreuse qu'ait été l'année terrible, on sent que la France vit encore dans de tels soldats, que notre armée, préservée des souillures politiques, a toujours dans l'âme l'héroïsme du passé. Noblesse oblige ! Et les bons chefs font les bons soldats.
Le fort de Dap-Cau est évidemment la clef de la citadelle de Bac-Ninh, qu'il domine d'une centaine de mètres environ. Cela explique la hardiesse du général de Négrier n'hésitant pas à faire vite (Maolen, disent les linh-taps) et à profiter du désordre de l'ennemi pour brusquer l'attaque, sans attendre la venue de la première brigade encore en observation des hauteurs du Trung-Son.
Dans la soirée seulement, malades et blessés recueillis pendant ces deux journées à l'ambulance de combat sont conduits à bord par les soins du médecin-major Baudot (1). La nuit est fort obscure, l'accès des jonques très difficile à des hommes porteurs de brancards chargés, et nos lanternes absolument
(1) Devenu médecin principal de première classe, directeur du service de santé du 11* corps d'armée et mort en octobre 1902.
98 AU TON Kl N
insuffisantes. A la hâte, nos coolies confectionnent, à l'aide de tiges sèches de bambous, des torches qui nous donnent une superbe lumière. Et vingt-neuf blessés, dont quatre mortellement atteints, sont confortablement abrités, soigneusement pansés, et placés dans les meilleures conditions pour être, dès demain, évacués sur l'hôpital d'Haï-Zuong, actuellement, paraît-il, en état de les recevoir. Alléger les souffrances de ceux qui ont vaillamment combattu, qui ont lutté jusqu'à l'épuisement des forces, qui ont répandu leur sang pour grandir la Patrie, on sent bien que, chez tous, c'est un besoin du cœur, et non pas seulement le banal accomplissement d'une mission spéciale. Et sous l'éclatante lumière des torches qui éclairent nos visages et nos actes, nos braves soldats le comprennent. Une chaude poignée de main vaut mieux qu'un long discours.
14 mars. — Ainsi que nous l'avions tristement prévu, deux de nos blessés — Hugard, de la légion étrangère, et Sguerin des fusiliers marins — atteints l'un et l'autre de déchirures par balle des viscères abdominaux, sont morts pendant la nuit. Et nous n'avons pu qu'alléger leurs souffrauces. Ils seront glorieusement inhumés au pied même du rempart qu'ils ont conquis au prix de leur sang.
Deux jonques, bien aménagées, emmènent, dès ce matin, tous les autres blessés et malades. Et ce mode de transport par eau, le seul du reste actuellement pratique dans la région, a l'immense avantage d'éviter bien des souffrances.
A onze heures, tout est terminé. L'ambulance, entièrement libérée, est prête pour de nouvelles éventualités. Et nous avons, mes collègues et moi, toute liberté de parcourir, à notre tour, ce pays que viennent de conquérir nos soldats. J'ai, du reste, la satisfaction d'être appelé à Bac-Ninh par le directeur du service de santé, M. Driout, et d'apprendre par lui, que je suis proposé pour le grade de médecin principal.
Du Song-Cau, devant Dap-Cau, à Bac-Ninh, il y a trois kilo-