CHAPITRE DEUXIÈME
mètres environ. La route, en assez bon état, est bordée de mamelons, dont plusieurs couronnés de riches pagodes, de forts et de redoutes. Des rizières d'une superbe venue s'étendent à perte de vue vers Test. La ville elle-même n'est rien qu'une longue rue bordée, à droite et à gauche, de misérables paillottes faites de bambous et de terre séchéc, ou parfois aussi de débris d'énormes jarres qui sont, paraît-il, l'industrie particulière du pays. Seule cette longue rue, qui court du nord au sud, est pavée de larges dalles inégales, et formant, vers le centre, un dos d'âne bordé de ruisseaux fangeux Les maisons, plus exactement les cagnas, étroitement accolées les unes aux autres, sont toutes adossées à de petits jardins entourés de haies inpénétrables de cactus et d'aloès. Des ruelles étroites et puantes s'en détachent et nous conduisent à d'inextricables carrefours. La plupart des maisons sont, du reste, absolument vides d'habitants, mais encombrées de meubles brisés, d'armes, de tonnelets de poudre et de divers objets de ménage dont nos coolies maraudeurs s'emparent avec avidité, non sans avoir, au préalable, fouillé tous les meubles et découvert, souvent sous terre ou dans les bambous, les caches de l'argent et des bijoux. Cette ville, actuellement de si misérable apparence, est enfermée dans une haute muraille en brique, elle-même percée de hautes portes surmontées de miradors à double étage, du plus fantastique aspect.
La population, actuellement en fuite ou disséminée dans les environs, ne parait pas devoir dépasser cinq mille habitants. Toutes les maisons sont encore, paraît-il, garnies, sous la toiture, de bambous remplis de poudre que les Chinois avaient disposés afin d'incendier la ville, et qu'il faut prudemment arracher avant d'en permettre l'occupation par nos soldats.
Seule la citadelle, au centre même de la ville, nous apparaît remarquable. Son épais mur d'enceinte, dont les parapets sont garnis d'étroites défenses en bambous acérés, est entouré d'un large fossé rempli d'eau et traversé, sur quatre faces, par des ponts de brique en dos d'âne qui donnent accès à de
superbes portes généralement protégées par un épais parapet de terre. Au centre, une haute tour octogonale, surmontée du drapeau tricolore, domine la pagode royale qu'occupaient hier les généraux chinois, et qu'habite aujourd'hui son nouveau chef, le général Millot. Dans la cour, sous des pins majestueux, sont accumulés divers pavillons chinois et des armes de toutes espèces, depuis le primitif trident longuement emmanché jusqu'aux fusils des dernier modèles, que les fuyards ont abandonnés. Voici l'étendard de soie verte à bordure grenat qu'a remplacé notre drapeau national au sommet de la tour royale. Et sous lui, dorénavant impuissants à le protéger, une mitrailleuse et toute une batterie de canons Krupp aux culasses couvertes d'inscriptions chinoises. De nombreuses pagodes, garnies de riches idoles au fantastique rictus, d'immenses magasins à riz portés sur d'énormes madriers qui les isolent du sol, de sombres prisons dans lesquelles des colonnes en bois de teck fixent encore des chaînes et des anneaux destinés aux prisonniers, puis quelques rares habitations privées,' occupent toute son étendue, qui ne paraît pas dépasser un kilomètre carré.
Dans la soirée j'ai l'occasion d'être présenté par mon chef au général Millot. Il m'accueille avec bienveillance, me félicite des dispositions prises à l'ambulance, et se rappelle aussi bien, me dit-il, mon étude des eaux minérales de Lons-le- Saunier dont il a fait personnellement usage, que de mon vieux père qu'il a appris à connaître pendant son séjour dans le pays, et pour lequel il a grand respect.
Sous cette apparente bonhomie du général, étonné du peu de résistance qu'il a rencontré, mais aussi, dit son entourage, vexé de l'heureuse initiative du général de Négrier qui a brusqué le mouvement, et a eu le grand tort de s'emparer de Bac-Ninh sans son intervention, on a quelque peine à retrouver l'intraitable radical qui voulait lui-même, paraît-il, exécuter le duc d'Aumale, et dont on a pu dire que son ardent républicanisme lui a seul valu lecommandementsans partage